Babur, conquérant et poète

Il ne faut pas confondre grand homme et homme célèbre. Babur n’est pas célèbre, ce qui nous stupéfie, mais il est grand. Par son œuvre de conquérant : il fonde l’empire des Grands Moghols des Indes (1526-1858) dont la reine Victoria d’Angleterre héritera en 1876 sans beaucoup changer sa structure. Par son œuvre littéraire : poète de talent, il est mémorialiste de génie ; son journal intime, Les Événements, nommé plus souvent Livre de Babur (Babur-name), est un chef-d’œuvre. Et tout simplement comme homme, tant il reflète l’humain avec toutes ses faiblesses et ses vices, mais aussi avec sa force, ses vertus et cette lutte pour surmonter les défaillances du corps et de l’âme, pour se vaincre. Désirant mieux comprendre sa personnalité et son œuvre, nous nous sommes adressés à Jean-Paul Roux qui a notamment publié Histoire des Grands Moghols, Babur aux éditions Fayard en 1986.

 

 

L’ultime rejeton d’une illustre race

Né en 1483 dans une petite principauté du monde timouride, au Ferghana, Zahir ad-Din Muhammad, surnommé Babur – panthère ou once –, en inconscient souvenir du totémisme ancestral, porte en lui, par sa mère, du sang de Gengis Khan, et descend en ligne directe, à la cinquième génération, par les hommes, de Timur Leng le Boiteux, que nous nommons Tamerlan. Élevé dans cette ambiance cultivée, raffinée, mais déliquescente de la « renaissance timouride », ce réveil éblouissant de la civilisation musulmane après trois décennies de guerres et de folles conquêtes, il semble réunir en lui tout ce qui a fait la gloire des meilleurs princes de sa famille. Fin et racé, manquant certes de charisme, non de charme – celui-ci étant au contraire infini –, il paraîtrait fragile s’il n’avait pas sa force prodigieuse, son endurance de sportif acco-mpli, sa volonté de fer, et il l’est sans doute puisque chaque année, ou presque, il est atteint de quelque maladie, otite, furonculose, rhumatisme aigu, paludisme… Sa culture en tous les domaines est immense. Il possède naturellement à fond sa langue maternelle, le turc, et la langue de culture des Timourides, le persan ; il a une connaissance approfondie de l’histoire, de la théologie, du droit – il composera un ouvrage juridique qui fera autorité –, de la zoologie, de la botanique ; il est bon musicien, peut-être compositeur, amateur et critique avisé de peinture, d’architecture, de danse. Plus que tout il aime la nature, sauvage ou policée, policée surtout, si l’on en juge par sa passion pour les fleurs et les jardins. Il montre la même dilection pour les petites joies quotidiennes, pour les plaisirs simples ; tout l’émeut, tout l’émerveille ; en tout il se montre excessif. Il est profondément attaché aux siens, à ses enfants, aux femmes de son sang, sa mère et sa grand-mère mongoles surtout, à ses amis, à ceux qui le servent, et a envers eux des délicatesses exquises. Est-il un grand amoureux ? On ne sait. Pudique il parle peu des égarements de la chair et du cœur. Avec sa première épouse, il l’avoue, il se montre « timide et gêné » : il est encore un gosse. Au même moment, il éprouve une violente passion pour un jeune garçon. Plus tard, ce sera une toquade pour une nomade afghane, et cet attachement total pour celle dont il taira toujours le nom, qu’il appellera seulement Mahum – « ma lune ». Il ne semble pas être foncièrement cruel et s’il perpètre ou ordonne des massacres, plus souvent il fait montre de clémence ; il pardonne peut-être plus qu’il ne châtie. Jamais il ne se reprochera ses meurtres à la guerre, dans le sac des villes, les tours de crâne qu’il a fait ériger, et jamais ses contemporains ne le feront davantage. En revanche, il se repentira de tout ce qu’il considère être faute et péché : avoir écrit des vers frivoles, et au cours d’une de ses graves maladies, il prendra l’engagement d’y renoncer ; avoir aimé le vin, auquel il vient assez tard, mais que pendant quinze ans il consomme en véritable ivrogne, avant de n’y plus goûter ; avoir trop aimé les richesses, et il abandonnera ses biens si totalement qu’on le surnommera le Kalender, le « pauvre de Dieu ». Et s’il ne dit pas un mot de la drogue dont il abuse, c’est qu’il n’y voit pas de mal ; et s’il ne parle pas de ce qui est sa grande honte, avoir apostasié le sunnisme pour la « peste de l’hérésie » chiite dans l’espoir d’en obtenir un profit politique, il montre par l’existence exemplaire qu’il mène dans sa foi recouvrée combien il en demeure mortifié. Ces traits de caractère, nous les tenons des témoins de sa vie, notamment de sa fille Gül Badan, écrivain de mérite, mais surtout de ses Mémoires. Ce volumineux ouvrage, interrompu deux fois (1503 et 1508-1518), à moins qu’une partie du manuscrit ne soit perdue, est à la fois un document historique de premier ordre, fort bien écrit, dans un style simple et direct, un long cri de foi en Dieu – une foi humble et absolue –, une bouleversante confession, un recueil de maximes dignes d’un La Rochefoucauld, une succession de « caractères » qui font penser à ceux de La Bruyère, un vivant tableau de l’Asie centrale et de l’Inde au tournant de l’an 1500. Seules les premières pages, généalogiques, peuvent ennuyer. Il s’y raconte, certes, et son récit ressemble plus à un roman qu’à une biographie. C’est qu’il a vécu des aventures invraisemblables, dues à son ambition, à son souci de défendre envers et contre tous les droits de ses aïeux, et surtout à son amour pour Samarkand.

 

 

De l’impossible rêve de Samarkand…

Son père l’y avait emmené quand il avait cinq ans pour le fiancer à l’une de ses cousines, et l’enfant avait été conquis. Il fera de la ville une idole. Il ne cessera de vouloir y régner et d’autant plus qu’il croira en avoir légitimement le droit. Trois fois il la conquerra : de novembre 1497 à mars 1498, de novembre 1500 à mai 1501, d’octobre 1511 à février 1512, et trois fois il la perdra. Quand il n’y sera pas, autant dire la plupart du temps, il rôdera autour d’elle, hôte plus ou moins bienvenu à Tachkent, à Kunduz, plus souvent dans la montagne, sans gîte, presque en proscrit. En effet, le règne des Timourides touche à sa fin. Deux puissances se sont levées, celle des Séfévides d’Iran menés par Chah Ismaïl (1501-1524), celle des Uzbeks de Chaybani Khan (1488-1510). Bien qu’elles soient en hostilité l’une contre l’autre, les descendants de Tamerlan ne font pas le poids, et Babur cherche en vain à s’appuyer sur la première pour résister à la seconde : il est vaincu par les Uzbeks en 1501 et il le sera encore en 1512. Il doit se résigner à devenir roi de Kabul. Les aventures ne sont pas finies pour autant. Une des plus passionnantes a lieu quand Babur répond à l’appel au secours de Husain-i Baïqara – chef de sa maison, et grand mécène. Il va à Hérat, est ébloui par ce qui est bien encore, en ce début du XVIe siècle, la capitale des lettres, des arts et des sciences de l’Asie, mais doit revenir en hâte, traversant en hiver le Hindu Kuch pour sauver son royaume (1506). Un an après, Hérat est prise par les Uzbeks, et il reste le seul prince timouride sur un trône. Il se fait proclamer Padichah, empereur, titre qu’aucun des membres de sa famille n’avait vraiment porté, qu’arborait seul le sultan ottoman. Orgueil, défi, ou foi, malgré tout, en son destin ? Empereur ! Est-il même souverain chez lui ? En dix ans, il doit affronter trois soulèvements. Qu’ils éclatent prouve sa fragilité. Qu’il les réduise ne démontre pas sa puissance, mais le respect qu’on a de la légitimité timouride. Il cherche à se fortifier en Afghanistan. Dès 1505, il est maître du Badakchan, en 1511 de Kunduz ; la Bactriane lui paie tribut et il est influent au Xinjiang, mais il n’est vraiment bien établi qu’après la prise de Kandahar (1522), la plus puissante et la plus riche ville du pays, que, depuis 1507, il n’a cessé d’attaquer. Quand Chah Ismaïl, l’Iranien, le chiite, pour lequel il avait apostasié et dont, refoulant son orgueil, il était bien obligé de se reconnaître plus ou moins vassal, est vaincu par les Ottomans en 1514, il comprend qu’il ne pourra pas reprendre Samarkand. Il n’a plus d’autre avenir que de conquérir les Indes.… à la conquête des Indes

Il y était déjà descendu cinq fois pour des razzias (1519-1520 ; 1523 ; 1525). Il jugeait qu’elles appartenaient de droit aux Turcs depuis que Mahmud de Ghazni en avait fait la conquête au tout début du XIe siècle, qu’il était temps d’en chasser les Lodi, ces « usurpateurs afghans » qui dirigeaient le sultanat de Delhi ; et c’était comme une loi depuis Cyrus et Alexandre le Grand que tous les maîtres de Kabul y allassent tenter fortune. Le 17 novembre 1525, avec des forces ridiculement faibles – douze mille hommes – mais avec des armes à feu et de l’artillerie, il se met en route. Dès décembre, il crache du sang. Il n’en prend pas moins Lahore en février 1526. Le 21 avril, il vainc Ibrahm Lodi à Panipat, et le 24 il entre à Delhi. Quinze jours après il est à Agra. En février-mars 1527, il prêche la guerre sainte contre les Radjpoutes et les soumet, mais, en août, il est à nouveau gravement malade. En mars il s’empare de Lucknow, et la maladie l’arrête encore : otite en octobre, paludisme en novembre. En janvier 1927, il enlève Bénarès et occupe le Bihar. Après une douloureuse crise de furonculose en mars, il impose enfin sa loi au Bengale. En quatorze mois, cet homme sur qui pèse une lourde hérédité d’alcoolique et de drogué, cet homme usé par une vie dévorante, jeune encore certes – il a quarante-six ans –, mais atteint d’au moins quatre ou cinq maux chroniques, et toujours arrêté par eux, cet homme qui n’a pas pu devenir maître de la Transoxiane a fondé l’empire qu’on appellera des Grands Moghols et l’a rendu maître de tout le nord de l’Inde. Babur a-t-il pour autant renoncé à Samarkand ? Nullement. Son fils Humayun, qui lui succédera, est resté en Asie centrale comme gouverneur du Badakchan ; le 25 novembre, dans une lettre célèbre, il lui ordonne de marcher sur la Transoxiane, opération qui d’ailleurs tournera mal. A-t-il oublié Kabul ? Pas davantage. Il a fait aménager une route pour s’y rendre plus vite, et il pleure quand il lui en arrive des melons. Il a demandé d’y reposer après sa mort. Il est las de la gloire, des succès, de la puissance. Il songe à abdiquer. Il n’aspire plus qu’à Dieu. Plus que jamais, il souffre de cent maux. À la fin du mois d’octobre 1530, il s’alite. Il meurt le 25 décembre en murmurant : « Seigneur, je suis ici pour Toi ». En se référant à un vieux mythe des Turco-Mongols, les chroniques ont déguisé ce décès tout naturel – certainement pas un assassinat, comme d’aucuns l’ont dit – en un autosacrifice offert pour la guérison de son fils, lui aussi malade. Contre sa volonté, il est inhumé à Agra. Ce sera sans doute l’ennemi de ses enfants, celui qui usurpera pendant un temps son empire, l’Afghan Cher Chah, qui fera transporter ses cendres à Kaboul. Il y dort dans un jardin qu’il avait fait aménager sur une colline, sous une simple dalle que jouxte une petite mosquée de marbre blanc, œuvre de Chah Djahan, près d’une fontaine qu’il aimait et sur laquelle il avait fait graver ces vers : « Jouis du plaisir qui s’offre, ô Babur ! Une fois bue, la coupe de la vie ne reviendra plus jamais dans ton verre ». Et, sur la tombe, on peut lire ces mots : « Il alla à la conquête comme la lumière du matin, tourné vers le monde des âmes… Le paradis n’est pas devenu sa demeure ; il l’a éternellement été ».

Le quartier de la Nouvelle-Djoulfa

Les Arméniens d’Ispahan
Ispahan, rose fleurie du Paradis, merveille des merveilles, muse sans égale de la poésie persane… Drapée dans l’éclat immaculé de son architecture, cette « moitié du monde » éveille toujours l’admiration qu’elle suscitait du temps où, au faîte de sa puissance, elle était capitale de l’empire séfévide. Au cœur de la ville actuelle se niche un quartier qui excite la curiosité des voyageurs de passage : le quartier arménien de la Nouvelle-Djoulfa qui s’étire depuis plus de quatre siècles le long de la rive sud du Zayandeh Rud, offrant le spectacle étonnant de ses églises érigées au milieu des dômes bleutés des mosquées d’Ispahan.

Naissance d’une diaspora

C’est au tournant des XVIe et XVIIe siècles que débute l’histoire singulière de cet entrelacs de ruelles. Le Chah Abbas Ier le Grand (1588-1629), qui règne sur la Perse, est alors en lutte contre l’Empire ottoman qui menace ses frontières occidentales. Le souverain décide, en 1598, de transférer la capitale de Tabriz, jugée trop vulnérable, à Ispahan. Suite aux importantes conquêtes réalisées en terres ottomanes, le chah cherche à consolider ses positions et se résout à déporter la population arménienne de Djoulfa, située dans l’actuel Nakhitchevan, vers sa nouvelle capitale tout en dévastant la région du mont Ararat. Par cette politique de la terre brûlée, Abbas Ier pensait dissuader de futures incursions ottomanes. Mais son intention était surtout d’exploiter l’aptitude au commerce des Arméniens : il ne se préoccupait pas seulement d’embellir sa nouvelle résidence, il voulait encore la rendre riche et industrieuse. La déportation se fait au cours de l’année 1605 dans des conditions épouvantables, et les chroniques racontent comment de nombreuses familles trouvèrent la mort durant la traversée forcée de la rivière Araxes. En souvenir de ce douloureux exil, le quartier dans lequel ils s’installèrent prit le nom de Nouvelle-Djoulfa et devint une véritable ville dans la ville.

Heurs et malheurs des Arméniens d’Ispahan

Dès les premières années, et en dépit de la déportation toute proche, le souverain se montra très libéral et tolérant envers les Arméniens de la Nouvelle-Djoulfa dont le sort apparaît très enviable par rapport à d’autres minorités, comme les Géorgiens iraniens et les Circassiens. Libres d’exercer leur culte et exemptés de certaines taxes, les Djoulfaiens essaimèrent et devinrent l’une des communautés commerçantes les plus prospères de leur temps, s’adossant sur un réseau qui s’étendait d’Amsterdam à Manille. Selon Fernand Braudel, ils furent les « successeurs de la riche bourgeoisie des marchands italiens, un temps maîtresse de la Méditerranée entière » ; « présents dans la presque totalité de l’univers marchand, […] ils ont rayonné sur le monde à partir de la Nouvelle-Djoulfa ». Brocarts, lunettes de vue, miroirs, ambre ou encore montres et horloges : toute sorte de biens sont négociés par les marchands arméniens qui tiennent, de surcroît, tous les maillons du commerce de la soie jusqu’en Europe, réduisant les intermédiaires et augmentant les profits. Ainsi, les grands desseins du chah se réalisèrent : chrétiens en terres d’Orient, les Arméniens de la Nouvelle-Djoulfa servaient d’interface entre les marchés européens et les marchés asiatiques, au grand bénéfice de la cour royal et des grandes maisons nobles qui auraient difficilement pu se passer des services du commerce djoulfaien au XVIIe siècle. Leur contribution à la construction de l’Etat séfévide et au rayonnement d’Ispahan valut aux Djoulfaiens une sollicitude toute particulière qui se traduisait symboliquement par la présence du chah aux festivités de Noël, de Pâques et de l’Ascension dans la cathédrale de Djoulfa. Une anecdote raconte que le chah Safi Ier (1629-1642) venait souvent dîner dans le quartier arménien : libérées des interdits alimentaires propres à l’islam, les tables arméniennes étaient une redoutable tentation pour le gourmet royal. Malheureusement, le chah se rendit une fois malade et, par crainte d’encourir le courroux royal, ses hôtes arméniens préférèrent se donner la mort.

Les libéralités accordées aux Arméniens s’éteignent avec les derniers Séfévides et, aux premières lueurs du XVIIIe siècle, les souverains afsharides leur imposent de lourdes taxations et autres vexations qui pousseront certains sur les routes d’un nouvel exil. En 1747, Aghazar Lazarian, l’un des plus hauts responsables de Djoulfa, émigre en Russie, s’installant à Astrakhan, puis à Moscou où son fils Joachim fondit l’institut Lazarev (l’institut des peuples d’Asie) en 1815. Dans la décennie 1880, l’archéologue Jane Dieulafoy pouvait décrire une Nouvelle-Djoulfa encore marquée par le souvenir des privilèges du XVIIe siècle. On racontait ainsi que, sous les Séfévides, un Djoulfaien nouvellement enrichi pouvait échapper à l’impôt lorsque sa fortune ne s’élevait qu’à quarante mille tomans, tandis que, deux siècles plus tard, on aurait bien de la peine à réunir une telle somme dans Djoulfa tout entière. Un fort sentiment d’appartenance à la Nouvelle-Djoulfa s’est construit chez les Arméniens d’Ispahan, tant dans les années fastes que dans les périodes d’avanies. Au XIXe siècle, le Persan est encore une langue étrangère pour une bonne partie des Djoulfaiens et les conversions au chiisme duodécimain sont mal perçues.

Une signature architecturale originale

Les particularismes de la Nouvelle-Djoulfa ne s’arrêtent pas aux vicissitudes d’une histoire tourmentée : l’architecture du quartier porte l’empreinte caractéristique de la communauté arménienne d’Ispahan. De nos jours, il reste treize églises sur les vingt mentionnées dans les sources. Bâties exclusivement sous les Séfévides, entre 1606 et 1728, elles témoignent de la profondeur de l’interaction entre les influences occidentales et perses à cette époque. Comme ailleurs pour les réseaux commerciaux, les Djoulfaiens se sont montrés ici médiateurs entre les arts d’Europe et ceux d’Asie. Les édifices religieux relèvent extérieurement et techniquement de l’architecture séfévide tandis que l’ordonnancement intérieur, dérivé des traditionnelles église en pierre d’Arménie, satisfait pleinement aux impératifs liturgiques de l’Eglise apostolique arménienne. Coiffée d’un dôme circulaire, à l’instar des mosquées séfévides de cette époque, les églises arméniennes s’intègrent harmonieusement dans le paysage d’Ispahan. Construite entre 1658 et 1662, la cathédrale Saint-Sauveur est l’édifice le plus remarquable de la Nouvelle-Djoulfa. Elle se distingue par ses admirables fresques intérieures qui furent vraisemblablement en partie conçues et exécutées par un peintre européen aidé d’artisans locaux. Le dôme central, finement ciselé d’or et de bleu, retrace le mythe de la Genèse, depuis la Création divine jusqu’à la chute d’Adam, alors que le plafond du narthex se pare de motifs floraux dont le style n’est pas sans évoquer celui des miniatures persanes. Les fresques des murs se divisent en deux sections distinctes : dans la partie supérieure se déploie le récit évangélique de la vie de Jésus tandis que la partie inférieure expose les tribulations du peuple arménien en terre ottomane.

Entre terre d’exil et terre d’accueil

L’enclave culturelle que constitue la Nouvelle-Djoulfa en plein cœur de la république islamique d’Iran peut surprendre le voyageur peu au fait d’une l’histoire iranienne dont les remous et les constantes sont bien plus profonds que ne le laissent supposer l’actualité la plus brûlante et les divergences diplomatiques. Les Djoulfaiens forment toujours l’un des principaux centres de la diaspora arménienne et l’Iran une terre d’accueil dont la légitimité plonge ses racines dans les siècles antérieurs. Par contraste, l’Azerbaïdjan voisin a fait détruire entre 1998 et 2005 le cimetière arménien de l’ancienne Djoulfa, vieux de 1 300 ans. Le but était d’effacer toute trace de l’ancien peuplement arménien dans cette région âprement disputée par l’Etat arménien. Le quartier d’Ispahan demeure ainsi le seul souvenir de l’ancienne Djoulfa.