Anquetil-Duperron, grande figure de la recherche francophone

Théologien et homme de science, aventurier et esprit libre, Anquetil-Duperron (1731-1805) s’était donné comme mission d’aller à la recherche des vieux livres sacrés de la religion préislamique de l’Iran et de les traduire. Cette démarche de terrain, emblématique du siècles des Lumières, n’eut guère de retombées bénéfiques pour cet académicien assez excentrique mais elle inaugura un intérêt qui ne devait jamais se démentir pour les études comparatives des religions indo-européennes.

De la théologie aux manuscrits orientaux

Abraham Hyacinthe Anquetil-Duperron, quatrième des sept enfants de Pierre Anquetil, épicier rue de la Verrerie, est né à Paris le 7 décembre 1731. Le nom d’une terre appartenant à son père, Duperron, fut adjoint à son nom, comme c’était alors la coutume, afin de le distinguer de ses frères. L’un d’entre eux, Anquetil de Briancourt, devint diplomate et fut, à partir de 1773, consul de France à Surate, la grande ville zoroastrienne de l’Inde. Anquetil fit à la Sorbonne des études de théologie fortement imprégnées de philologie classique. Son don pour les langues lui valut d’être remarqué par l’évêque Charles-Daniel de Caylus, qui persistait à favoriser, dans son diocèse d’Auxerre, la dissidence janséniste. C’est auprès de ses coreligionnaires exilés en Hollande qu’il envoya Anquetil poursuivre sa formation, aux séminaires français de Rhijnwijk, puis d’Amersfoort, où l’on enseignait l’arabe à de futurs missionnaires ou interprètes. De retour à Paris, Anquetil fut attaché à la Bibliothèque du Roi – qui deviendra la Bibliothèque nationale –, auprès de la collection des manuscrits orientaux.

Le mythe européen de Zoroastre

Au moment où Anquetil entame ses travaux d’orientaliste, on savait en Europe que la vieille religion préislamique de l’Iran, dont les auteurs classiques, depuis le Ve siècle avant l’ère commune, attribuaient la fondation et les textes sacrés à un certain Zoroastre, n’était pas morte. Elle survivait dans quelques maigres communautés iraniennes, que des voyageurs français avaient visitées dans la seconde moitié du XVIIe siècle, mais aussi en Inde, où la communauté dite des Parsis avait essaimé en quelques points du golfe de Cambaye, autour de Bombay. C’est à cette époque des premiers témoignages directs, en l’an 1700, que l’évêque anglican d’Oxford, Thomas Hyde, a entrepris la compilation de tout ce qui était connu de l’antique religion iranienne, avec l’ambition de trancher un vieux débat. Zoroastre était-il un hérétique qui avait scindé l’unité divine en deux forces contraires – une doctrine pour laquelle Hyde forge, en latin, le mot « dualisme » –, ou un penseur positif qui avait bénéficié des lumières de la révélation monothéiste ? Quelle que soit l’ampleur de son érudition, Hyde n’est pas véritablement en mesure d’aborder cette question autrement que par la spéculation. À la connaissance des sources classiques, il joint celles de l’orientalisme naissant, qui lui donne accès aux textes arabes et persans. Privée de l’apport des documents originaux, à l’exception du Saddar persan, son œuvre est encore pré scientifique. Pourtant, deux de ses aspects vont exercer une influence durable et, pour commencer, sur Anquetil-Duperron. Hyde s’est représenté la personnalité religieuse de Zoroastre comme celle d’un prophète au sens biblique du terme, c’est-à-dire à la fois gardien de la pureté doctrinale et auteur de textes inspirés. Il a aussi figé le débat sur la nature de cette doctrine dans l’alternative « monothéisme ou dualisme ». Le mythe européen de Zoroastre s’était durci quelques dizaines d’années avant que la science soit en mesure de le confronter à la réalité.

En 1723, le marchand Georges Boucher offrit à la Bibliothèque bodléienne d’Oxford le manuscrit que lui avait offert un Parsi de Surate. L’Europe savante apprenait ainsi que le livre attribué à Zoroastre, l’Avesta – titre qui signifie probablement « éloge » – n’était pas perdu. Quelques trente ans plus tard, en 1754, Anquetil put voir, à la Bibliothèque du Roi, quelques lignes copiées du manuscrit de Boucher et se fixa un destin : il irait chercher en Inde le vieux livre sacré que Colbert, déjà, mais vainement, avait ordonné au père capucin Pétis de la Croix de ramener d’Iran.

Voyageur aux Grandes Indes

En novembre 1754, renonçant à attendre des subsides royaux qui ne viennent pas, Anquetil s’engage dans les troupes de la Compagnie des Indes et fait route à pied vers Lorient avec des compagnons d’armes recrutés dans les prisons. Juste avant de s’embarquer, il reçoit un subside de la Bibliothèque du Roi qui lui permet de voyager comme passager libre et de quitter le contingent une fois arrivé à Pondichéry, le 10 août 1755. Le déclenchement de la guerre franco-anglaise fera qu’Anquetil mettra beaucoup de temps et aura beaucoup de mal à passer de la côte orientale à la côte occidentale de l’Inde. De nombreuses fois, il quittera Pondichéry pour être contraint d’y revenir. Il passera le temps à étudier le persan et les langues dravidiennes. À tort ou à raison, mais parce que lui-même y invite par des allusions à la fois suggestives et discrètes, on lui prête de nombreuses aventures galantes. Dans la Bible de l’humanité, Michelet qui consacre quelques pages enthousiastes à Anquetil, dépeint les femmes « conjurées entre un héros de vingt ans qui avait son âme héroïque sur une figure charmante. Les créoles européennes, les bayadères, les sultanes, toute cette luxurieuse Asie s’efforce de détourner son élan vers la lumière. Elles font signe de leurs terrasses, l’invitent. Il ferme les yeux. Sa bayadère, sa sultane, c’est le vieux livre indéchiffrable. » Ces lignes en disent surtout long sur les fantasmes de Michelet. Plus tard, toutefois, à la fin de son séjour, Anquetil eut à soutenir un duel avec un mari jaloux, inquiet de ce qu’avec lui « son épouse apprît si bien le français ».

Finalement, malgré le manque de moyens financiers et les maladies dont il est facilement victime, depuis le mal de mer qui dura toute la traversée jusqu’à l’accès de goutte qui le frappe au retour en vue de Paris, Anquetil atteint le but. Le 1er mars 1758, il arrive à Surate, où il est reçu par son frère Anquetil de Briancourt, alors employé du comptoir commercial français.

Des hommes et des textes

À cette époque, la communauté parsie de Surate est déchirée entre deux factions. L’une, réformatrice, est dirigée par les deux cousins, Dârâb et Kaus ; l’autre, conservatrice, par un chef riche et brutal, Mancherji. Ces dirigeants sont en outre opposés par leurs intérêts financiers. Les premiers sont liés au comptoir français, le second est courtier du comptoir hollandais. Naturellement introduit auprès de Dârâb et de Kaus, Anquetil réussira à se faire montrer les manuscrits, expliquer leur écriture et leur langue, mais cela prendra du temps. Les chefs religieux retardent sciemment ses progrès, en raison de leurs réticences et de leur inquiétude à communiquer des secrets, ce qui met leur vie en péril, mais aussi parce qu’ils ont appris la valeur marchande de leurs divulgations, qu’ils ont donc intérêt à faire durer.

Lorsqu’il se brouille avec le chef du comptoir français, Anquetil est en mesure de renverser les alliances. Lié d’amitié avec le chef du comptoir hollandais, c’est de Mancherij désormais qu’il tiendra des informations et, surtout, un manuscrit jugé supérieur à ceux qu’il avait jusque-là obtenu – ce qui est une donnée relative car tous les manuscrits ramenés par Anquetil se sont avérés de mauvaise qualité. Les deux factions sont à présent également mouillées dans la divulgation de leur culture à un étranger. Anquetil pourra se permettre de faire fi de la diplomatie, d’autant plus qu’il commence à en savoir assez pour progresser seul.

En juin 1759, Anquetil put écrire au comte de Caylus, le célèbre antiquaire, neveu de son premier protecteur, qu’il avait terminé la traduction d’un livre entier de l’Avesta et, en février 1760, l’abbé Barthélémy lut son plan de travail devant l’Académie des Inscriptions. Mais, avant le retour, Anquetil devait encore vivre une aventure singulière. En juin 1760, Dârâb l’introduisit à l’intérieur du temple du feu, une opportunité qui, en Inde, est aujourd’hui encore rigoureusement refusée à un étranger. L’épisode, cependant, est obscur. Il est possible que Dârâb ait effectivement couru le risque, mais aussi qu’il ait profité d’un moment où le feu sacré avait été temporairement déplacé pour permettre de rénover le bâtiment.

Le 15 mars 1761, Anquetil quitte Surate à bord d’un navire anglais. Arrivé huit mois plus tard à Portsmouth, il fut emprisonné en tant que ressortissant d’une nation ennemie, mais autorisé à poursuivre ses travaux. Une fois libéré, il visita Oxford et put comparer ses manuscrits avec ceux de la Bibliothèque bodléienne. De retour à Paris, le 15 mai1762, il dépose à la Bibliothèque du Roi cent quatre-vingt manuscrits, qui ne sont pas tous avestiques. L’analyse des documents lui prendra dix ans. Sa traduction de l’Avesta, le livre réputé de Zoroastre, paraît en 1771, sous un titre long comme on les faisait alors : Le Zend-Avesta, ouvrage de Zoroastre, contenant les Idées Théologiques, Physiques et Morales de ce Législateur, les Cérémonies du Culte Religieux qu’il a établi, et plusieurs traits importants relatifs à l’ancienne Histoire des Perses.

Un dangereux et abominable fatras ?

Anquetil reçut à son retour un accueil mitigé. S’il fut admis dès 1763 à l’Académie des Inscriptions, il se heurta à une double hostilité. L’une fut celle des philosophes encyclopédistes, chez qui son entreprise avait soulevé de vifs espoirs. Dès 1756, dans l’Essai sur les mœurs, Voltaire avait cerné l’enjeu idéologique. Zoroastre pouvait servir d’arme dans la lutte contre le christianisme si sa doctrine permettait de retirer à la tradition judéo-chrétienne le monopole de la révélation monothéiste. Mais l’élève des jansénistes, chrétien fervent, se refusa toujours, que ce soit dans ses lettres d’Inde ou après son retour, à percevoir dans l’Avesta quoique ce fût qui pût être utilisé contre le christianisme. Voltaire, Grimm et Diderot lui en tiendront une belliqueuse rigueur.

L’autre hostilité fut celle du monde savant. La découverte de l‘Avesta, loin de stimuler des recherches immédiates, suscita un scepticisme qui dégénéra en querelle d’authenticité. Dès 1771, le grand orientaliste anglais, William Jones écrivait, dans une Lettre de correction fraternelle à M. Anquetil-Duperron : « Voici le style de ce livre inintelligible : Je prie le zour et je lui fais yesht. Je prie le barsom et je lui fais yesht. Je prie le zour avec le barsom et je lui fais yesht. Il est bon d’avertir ici que le zour n’est que de l’eau et que le barsom n’est qu’un faisceau de branches d’arbres. Zoroastre ne pouvait écrire des sottises pareilles. Ou Zoroastre n’avait pas le sens commun, ou il n’écrivit pas le livre que vous lui attribuez. Ainsi, ou vous avez insulté le goût du public en lui présentant des sottises, ou vous l’avez trompé en débitant des faussetés, et de chaque côté, vous méritez son mépris. »

Jones a su tirer parti d’une phrase logomachique aisément repérable – c’est la première du deuxième chapitre de l’Avesta. Mais le matériel récolté par Anquetil était bien d’apparence cet « abominable fatras qu’on attribue à Zoroastre » que Voltaire exécuta dans le Dictionnaire philosophique. Les manuscrits comportaient deux langues inconnues et entrelacées, notées par deux écritures de forme semblable mais de structure radicalement différente. L’une, phonétique comme celle du latin ou du grec, est dérisoirement facile à lire ; l’autre un véritable casse-tête car, aux inconvénients ordinaires des écritures qui ne notent pas les voyelles, elle ajoute l’emploi intensif des hétérogrammes, la simplification outrancière des distinctions consonantiques – il y a, au pire, un seul signe pour quatre consonnes – et la pratique massive de la ligature, dont les composants deviennent méconnaissables. Des deux langues ainsi transmises, l’une apparaissait comme du mauvais sanscrit, l’autre comme du mauvais arabe. Il faudra du temps pour démêler que l’écriture phonétique transcrivait le texte avestique proprement dit, l’écriture consonantique son commentaire en moyen-perse, dans la variante que l’on appellera « pehlevi des livres ».

Un travail novateur mais imparfait

La traduction proposée par Anquetil a elle aussi des allures suspectes. Anquetil n’est pas Champollion. Il n’a pas déchiffré l’avestique mais il l’a appris auprès du clergé parsi. Il est donc dépendant de la compétence de son principal informateur, le dastur Dârâb. Or, elle n’est pas bonne. La rupture avec les écoles iraniennes, à la suite de la prise de Kirman par les Afghans en 1719, avait laissé les Parsis en crise, désemparés théologiquement et déchirés par les dissensions doctrinales. Ajoutons que Dârâb et Anquetil ne peuvent s’entendre qu’en persan, langue étrangère à tous deux. L’inévitable imperfection du travail des pionniers et la confusion particulière qui a présidé à celui-ci expliquent que la traduction d’Anquetil soit aujourd’hui inutilisable, et il arrive même souvent que nous n’en comprenions pas la logique. Haug a noté, près de cent ans plus tard, que l’œuvre d’Anquetil n’était pas à proprement parler la traduction de l’Avesta, mais le « rapport sommaire, sous forme développée, de son contenu ».

La querelle que William Jones avait lancée avec éclat ne s’éteindra que vers 1820, grâce aux premiers progrès de la grammaire comparée des langues indo-européennes, qui permettront au Danois Rasmus Rask de trancher définitivement en faveur de l’authenticité. Il appartiendra à Eugène Burnouf de définir exactement, en 1833, le statut linguistique de l’Avesta :

1. l’avestique est une langue indo-européenne comme le sanscrit, le grec, le latin, le celtique, le germanique, le slave…

2. il est tout particulièrement proche du sanscrit, mais c’est une langue iranienne et non indienne ;

3. dans l’ensemble des langues iraniennes, ses caractéristiques dialectales le différencient clairement du vieux-perse des inscriptions achéménides, dont dérivent le moyen-perse de l’époque sassanide, puis le persan moderne.

Justice ne fut donc pas rendue à Anquetil de son vivant. Après sa traduction de l’Avesta, il mena, pendant plus de trente ans encore, une vie pauvre et ascétique. Préoccupé surtout de sujets indiens, sa principale contribution de cette époque fut une traduction latine des Upanishads, dont la publication commença à Strasbourg en 1801 sous le titre Oupnek’hat. C’était la première fois qu’un texte sacré de l’hindouisme, fût-ce dans une version approximative, était révélé à l’Europe savante.

Le testament d’un homme libre

Anquetil termina son existence par un superbe éclat de résistance civile, en refusant de prêter serment de fidélité à l’empereur. Sa lettre mérite d’être citée :

Paris, 28 mai 1804,

8 prair. An XII.

Déclaration

Je ne jure ni ne jurerai fidélité

à l’Empereur, comme on n’a pas droit

de l’exiger d’un Français, simple

particulier, sans places ni fonctions.

Monseigneur,

Je suis homme de lettres, et ne suis que cela, c’est-à-dire un zéro dans l’État. Je n’ai jamais prêté serment de fidélité, ni exercé aucune fonction civile ni militaire : à 73 ans, prêt à terminer ma carrière, qui a été laborieuse, pénible, orageuse, je ne commencerai pas : la mort m’attend ; je l’envisage de sang-froid.

Je suis et serai toujours soumis aux lois du gouvernement sous lequel je vis, qui me protège. Mais l’âme que le Ciel m’a donnée, est trop grande et trop libre, pour que je m’abaisse et me lie en jurant fidélité à mon semblable.

Le serment de fidélité, dans mes principes, n’est dû qu’à Dieu, par la créature au créateur. D’homme à homme il a à mes yeux un caractère de servilité auquel ma philosophie indienne ne peut s’accommoder.

Cela ne m’empêche pas de reconnaître hautement les éminentes qualités militaires, politiques, administratives du chef auguste, qui tient maintenant en main les rênes de l’Empire François ; mais sans approuver toutes les mesures auxquelles les circonstances peuvent l’avoir engagé.

Je vous prie de recevoir mes excuses, et de prendre en bonne part mes expressions, si elles ont quelque chose de dur et d’agreste. Avec tout le respect, tous les ménagements que peut comporter une démarche de cette nature, je refuse positivement le serment de l’art. 56 : et si c’est comme à un membre de l’Institut qu’on me le demande, je donne ma démission pure et simple d’une place à laquelle j’ai été appelé en quelque sorte malgré moi, avec ce qui restait de mes confrères de l’Académie des Belles Lettres.

Daignez agréer le témoignage du très profond respect avec lequel j’ai l’honneur d’être,

De votre Excellence,

Monseigneur, le très humble et très obéissant

serviteur Anquetil-Duperron

voyageur aux Grandes Indes,

ancien Pensionnaire et Directeur

de la ci-devant Académie des Belles Lettres.

 Anquetil-Duperron fut enseveli le samedi 19 janvier 1805 au matin dans l’église des Blancs-Manteaux.

Babylone

Dominique Charpin
Directeur d’études à l’EPHE, Sorbonne (section des Sciences historiques et philologiques)

L’histoire de Babylone est traditionnellement divisée en trois phases. La période dite paléo-babylonienne couvre trois siècles, de 1894 à 1595 avant J.-C. ; elle fut dominée par la figure de Hammurabi. L’époque médio-babylonienne commença par plusieurs siècles de domination kassite et s’acheva avec les invasions araméennes. C’est enfin dans le courant du Xe siècle que débuta la troisième phase, dite néo-babylonienne. Elle vit d’abord une longue confrontation avec les Assyriens, avant de connaître son apogée sous Nabuchodonosor. En 539 avant J.-C., les Perses s’emparèrent de la Babylonie, qui perdit définitivement son indépendance politique. Dominique Charpin retrace pour nous son histoire, des origines à la domination perse.

 

Des origines modestes

 

Attestée dès l’époque d’Akkad (2340-2200 avant J.-C. environ), Babylone avait été le siège d’un gouvernorat sous l’empire néo-sumérien d’Ur. La disparition de celui-ci en 2004 avant J.-C. permit à des dynasties d’origine amorrite de s’emparer du pouvoir dans la plaine mésopotamienne. On ignore tout du sort de Babylone durant le XXe siècle, qui vit s’affronter les dynasties d’Isin et de Larsa. Aux alentours de 1900, toute une série de villes de Babylonie du nord devinrent à leur tour des centres de pouvoir autonomes. Babylone fut le siège d’une de ces dynasties : Sûmû-abum (1894-1881) s’y déclara roi, mais il n’eut, semble-t-il, pas de descendance et le pouvoir passa alors à Sûmû-la-El (1880-1845). C’est ce dernier qui fut considéré par les rois de Babylone postérieurs comme l’ancêtre de leur lignée. Sous son règne, tous les petits royaumes environnants furent progressivement absorbés par Babylone. Dès lors, les principales villes du royaume de Babylone, outre la capitale, furent Sippar au nord, Kish à l’est, Borsippa, Dilbat et Marad au sud. Sûmû-la-El conclut une alliance avec le roi d’Uruk Sîn-kâshid à qui il donna sa fille Shallurtum en mariage.

Son fils Sabium (1844-1831) affronta les troupes de Larsa, sur lesquelles il prétend avoir remporté une victoire. Apil-Sîn (1830-1813) repoussa les frontières du royaume de Babylone jusqu’au Tigre. Sîn-muballit (1812-1793) agrandit au contraire son territoire vers le sud ; il réussit même à conquérir les villes d’Isin et de Nippur, dont le roi de Larsa Rîm-Sîn reprit toutefois rapidement possession.

 

Un empire paléo-babylonien éphémère

 

Les règnes de Hammurabi (1792-1750) et de son fils Samsu-iluna (1749-1712) marquèrent l’apogée de la première dynastie de Babylone.

Le premier tiers du règne de Hammurabi, mal connu, est marqué par des exploits sans lendemains. En 1776 mourut Samsî-Addu : le vaste royaume que ce dernier avait créé en Haute Mésopotamie fut démembré, mais Babylone n’en profita pas immédiatement. Dans un premier temps, c’est en effet le roi d’Eshnunna, Ibâl-pî-El II, qui tenta de reconstituer à son profit le royaume de Haute Mésopotamie. Lorsqu’Ibâl-pî-El s’en prit au royaume de Mari, Hammurabi se rangea du côté de son roi, Zimrî-Lîm. Une paix de compromis fut conclue en 1770 ; Zimrî-Lîm récupéra la région du Suhûm. Un problème surgit alors avec Hammurabi concernant la délimitation de la frontière sur l’Euphrate entre les royaumes de Mari et de Babylone ; les négociations achoppèrent sur le statut de Hît. Cinq ans plus tard, l’empereur d’Elam attaqua Eshnunna : Hammurabi, tout comme Zimrî-Lîm, apporta son aide aux attaquants venus d’Iran. Mal leur en prit, car l’Élamite, sitôt Eshnunna conquise, exigea une soumission inconditionnelle. Hammurabi prit alors la tête d’une alliance anti-élamite qui finit par triompher : ce fut sa première grande victoire (an 29, soit 1764 avant J.-C.). Dès lors, les succès s’enchaînèrent. Ce fut d’abord l’annexion du royaume de Larsa (an 30, soit 1763 avant J.C.) qui augmenta considérablement sa puissance et sa richesse. Hammurabi étendit ensuite son influence sur la région du Djebel Sindjar. L’année suivante (an 31, soit 1762), Silli-Sîn d’Eshnunna ayant pris les armes contre Babylone, fut vaincu. Puis vint le tour de Mari, que Hammurabi épargna dans un premier temps (an 33, soit 1760) puis finit par détruire totalement après l’avoir vidée de ses richesses (an 34, soit 1758). Heureusement pour les historiens, les archives furent pour l’essentiel laissées sur place, ensevelies dans les ruines du palais. Hammurabi étendit ensuite sa domination vers le nord, dans les régions riveraines du Tigre. Les événements de la fin de son règne sont moins connus, la source essentielle que constituent les archives de Mari étant tarie. À sa mort, Hammurabi légua à son fils Samsu-iluna un véritable empire, qui ne devait lui survivre qu’une douzaine d’années.

Hammurabi ne fut pas seulement un conquérant. Ce fut aussi un habile diplomate, comme le montrent de nombreux comptes rendus des audiences qu’il tenait dans son palais de Babylone, rédigés par des ambassadeurs mariotes pour leur souverain Zimrî-Lîm. Ses talents d’administrateur sont visibles dans sa correspondance, quelques centaines de lettres, adressées en particulier à plusieurs responsables de l’ancien royaume de Larsa, comme Sîn-iddinam ou l’intendant du domaine royal, Shamash-hâzir. Ses grands travaux ne peuvent plus guère se juger que d’après ses inscriptions commémoratives et ses noms d’années, qui célèbrent également les ex-votos qu’il voua à de nombreuses divinités. Mais c’est bien entendu son activité législative qui a le plus contribué à perpétuer son nom, dans l’antiquité comme de nos jours ; son « Code de lois » se voulait d’ailleurs aussi un mémorial.

Samsu-iluna occupa le trône de Babylone trente-neuf ans, de 1749 à 1712 avant J.-C. Dès l’an 8 éclata une triple crise : économique, politique et militaire. La situation économique se dégrada si rapidement que le roi fut obligé, huit ans après sa première remise de dettes – mîsharum – d’en proclamer une seconde. On constate d’autre part la volonté d’indépendance des cités du sud, mal résignées à la domination babylonienne malgré l’habileté dont Hammurabi avait fait preuve. Le mieux connu des « vingt-six rois rebelles » que Samsu-iluna dut alors affronter, est le souverain de Larsa Rîm-Sîn II. Pour Samsu-iluna, la situation se compliqua encore davantage avec une invasion, celle des Kassites, sur lesquels il remporta une victoire. La reprise en main de la situation par Samsu-iluna, qui eut lieu dans le courant de sa dixième année, fut de courte durée. Dès la fin de l’an 11, la documentation écrite à Ur, Uruk et Larsa s’interrompt, et ce pour plusieurs siècles. On a pu repérer des indices archéologiques montrant que ces sites ont été abandonnés pendant une longue période. Que devinrent les habitants de ces villes ? Il semble qu’un exil massif vers le nord se produisit alors. On a en particulier de nombreuses traces de la présence d’habitants d’Uruk réfugiés à Kish, et de leurs descendants, à la fin de la première dynastie.

Une deuxième période dans le règne de Samsu-iluna s’ouvrit en l’an 12. Après avoir vaincu le roi d’Eshnunna et imposé son autorité dans la vallée de la Diyala, Samsu-iluna s’aventura en 1728 jusqu’au cœur du « triangle du Habur ». Il y mit fin au royaume d’Apum. La destruction de sa capitale, Shubat-Enlil/Shehnâ, est pour nous providentielle, car dans les décombres du palais de la ville basse de Tell Leilan, partiellement fouillé en 1985 et 1987, on a découvert une fraction des archives des rois locaux datant des décennies précédentes. Samsu-iluna tenta ensuite de rééquilibrer son royaume en direction du Moyen Euphrate. Il construisit une petite ville fortifiée à Harrâdum, qui a été découverte par une équipe française à Khirbet ed-Diniye ; il s’agissait d’un point fortifié avant sa campagne contre Terqa, qui eut lieu en l’an 27. Le fils du roi local fut installé sur le trône, sous tutelle babylonienne.

L’année 30 de Samsu-iluna fut marquée par une nouvelle amputation territoriale. Ce qui restait du sud sumérien fut perdu, dans des conditions encore obscures. Comme dix-huit ans plus tôt à Ur, Larsa ou Uruk, la documentation écrite s’interrompt à Isin et à Nippur pour plusieurs siècles. Les dernières années du règne sont très mal connues.

Samsu-iluna s’est donc révélé incapable de conserver tel quel l’empire créé par son père. En deux étapes, en l’an 12 puis en l’an 30 de son règne, le sud de la Babylonie échappa pour des siècles à la domination babylonienne.

 

La fin de la première dynastie de Babylone

 

Les quatre derniers rois de la première dynastie régnèrent pendant plus d’un siècle, généralement désigné comme période paléo-babylonienne tardive. Il ne semble pas y avoir eu de difficultés de succession, et les règnes de ces souverains ont été longs, ce qui est souvent considéré comme un gage de stabilité. Toutefois, les signes d’un déclin politique sont évidents. La raréfaction des inscriptions commémoratives n’est pas due au hasard des fouilles, étant donné l’abondance des sources d’archives pour la même période : plus de 1700 textes juridiques et administratifs publiés, sans compter des centaines de lettres. On ne peut manquer en outre d’être frappé par une inflexion dans la thématique des formules de « noms d’années » : la commémoration des événements militaires est réduite à la portion congrue, de sorte qu’il est impossible d’écrire une histoire politique un tant soit peu continue. La raréfaction des sources officielles ne doit cependant pas nous conduire à une vision misérabiliste de la première dynastie de Babylone sous ses quatre derniers souverains. Il apparaît que plusieurs tentatives de reconquête furent menées, dans trois directions principales : vers le sud, le long de la Diyala et enfin vers le Moyen Euphrate, où l’autorité d’Ammi-zaduqa et Samsu-ditana fut reconnue jusqu’à Terqa, comme l’ont montré les textes récemment découverts à Tell Ashara.

Même si le temps n’est plus où les invasions servaient systématiquement aux historiens à expliquer les changements dans l’histoire de la Mésopotamie, force est de constater que la fin de la première dynastie est étroitement liée à des mouvements de population, notamment des Kassites, des Hourrites et des Hittites. D’après une chronique babylonienne récente, sous Samsu-ditana, les armées hittites de Mursili envahirent la Babylonie en 1595.

 

La période médio-babylonienne

 

C’est ensuite une dynastie d’origine kassite qui prit le pouvoir pour plus de quatre siècles (1595-1155 avant J.-C.).

La Babylonie passa ensuite pour plus d’un siècle sous le contrôle de la deuxième dynastie d’Isin (1158-1027). Le plus brillant de ses souverains fut Nabuchodonosor Ier. Il remporta une victoire décisive sur l’ElamCela permit le retour à Babylone de la statue de son dieu principal, Marduk, qui avait été emportée en exil. C’est alors qu’aurait été rédigé le texte fameux de l’Enuma elish, improprement désigné sous le titre – moderne – de « Poème babylonien de la création », alors qu’il s’agit d’un hymne à la gloire de Marduk, dont les autres dieux acceptent de reconnaître la suprématie.

À partir du XIe siècle, la Babylonie fut la proie des invasions araméennes. Les sources écrites se tarissent pendant plusieurs siècles : on possède moins de deux cents documents pour la période qui va de 1158 à 722 avant J.-C. !

 

La confrontation avec les Assyriens

 

La Babylonie connut une sorte de « renaissance » sous le règne de Nabu-apla-iddina (888-855). Le pays fut débarrassé des bandes de nomades qui le pillaient. Les cultes furent rétablis dans les grands sanctuaires de Babylone, Borsipa, Sippar et Uruk. Enfin, une certaine renaissance littéraire et scientifique se produisit, dont témoigne par exemple le magnifique « Poème d’Erra » qui fut alors composé. Lorsque Marduk-zakir-shumi monta sur le trône en 854, il dut faire appel aux Assyriens pour venir à bout de son frère qui s’était révolté. Salmanazar III, après avoir vaincu le rebelle en 850, fit ses dévotions dans les temples de Kutha, Babylone et Borsipa, signe de son respect pour ces villes saintes. Il mena aussi une campagne contre les populations chaldéennes du sud, qui tenaient les routes commerciales : il revint en Assyrie chargé d’un lourd butin.

L’affaiblissement du pouvoir royal en Assyrie de 823 à 745, donna un peu de répit aux Babyloniens. Mais la transformation de l’Assyrie en empire, opérée par Tiglat-Phalasar III (744-727), ne pouvait pas rester sans conséquence pour eux. Après diverses interventions militaires, Tiglat-Phalasar monta sur le trône de Babylone en 729. La solution de la double-royauté qu’il choisit offrait l’avantage de ménager les susceptibilités locales, contrairement à une réduction au statut de province.

À la mort de Tiglat-phalasar, le trône babylonien revint au chaldéen Merodach-baladan ; ainsi s’ouvrit une période de trois décennies où Chaldéens et Assyriens se battirent pour le contrôle du trône de Babylone. Les Chaldéens avaient l’avantage de disposer de bases arrières où se replier en cas d’infériorité : les marais, ou le territoire élamite, dont l’aide pouvait être assurée grâce aux richesses dont les Chaldéens disposaient. Mais les habitants de la plupart des villes leur étaient hostiles et le roi d’Assyrie Sargon II (721-705) sut habilement jouer de ces oppositions. Mérodach-baladan, retranché dans sa capitale de Dûr-Yakin, fut vaincu en 707. Plus de cent mille Araméens et Chaldéens furent déportés vers Harrân, la Cilicie, Samarie… tandis que l’on installait sur place des gens venus de Comagène. Pendant cinq ans, la Babylonie fut le chantier d’une intense activité de reconstruction et remise en valeur agricole.

La Babylonie fut le souci principal de l’empereur assyrien Sennacherib (704-689). Plusieurs solutions furent successivement tentées, sans qu’aucune n’aboutisse à un résultat satisfaisant. Lorsque Sennacherib installa son fils héritier sur le trône babylonien, en 699, il crut avoir enfin la paix. Mais les Babyloniens, six ans plus tard, livrèrent Assur-nadin-shumi aux Elamites. Sennacherib se lança alors dans un combat sans merci contre ces derniers. En outre, Sennacherib voulut châtier les habitants de Babylone : après un siège de quinze mois, la ville tomba au début de l’hiver 689. Elle fut l’objet d’une destruction brutale et systématique, qui eut des conséquences dramatiques pendant des années.

La Babylonie connut sous Asarhaddon un tournant. À des années d’invasions assyriennes et d’instabilité – pas moins de dix rois en trente ans ! – succéda le calme. Babylone fut restaurée et une nouvelle ère de prospérité commença. Asarhaddon mourut à Harran en 669 d’une nouvelle rechute de sa maladie. Sa succession avait en effet été soigneusement réglée dès 672 : un engagement de fidélité – adû – fut exigé de toute la population, qui ratifiait le choix d’Assurbanipal comme héritier sur le trône d’Assyrie, et de son frère jumeau Shamash-shum-ukîn sur celui de Babylonie.

En 652 éclatait en Babylonie la révolte de Shamash-shum-ukîn, qui dura jusqu’en 648. L’Assyrie dut fournir un effort militaire tel qu’elle s’y épuisa. La guerre s’acheva par la chute de Babylone après un siège de plus de deux ans. Un certain Kandalanu fut installé sur le trône par Assurbanipal, qui châtia les Élamites et les Arabes qui avaient aidé son frère. On confisqua à des lettrés babyloniens de nombreuses tablettes pour les faire entrer dans la fameuse bibliothèque de Ninive.

Au sud, les Chaldéens, dirigés depuis 625 par Nabopolassar, ne cessaient d’étendre leur emprise sur la Babylonie : Babylone elle-même passa sous leur contrôle en 616. Pour finir, Babyloniens et Mèdes coalisés réussirent à faire s’effondrer le colosse assyrien en 612.

 

La dynastie néo-babylonienne

 

L’empire néo-babylonien, qui tient dans notre mémoire collective occidentale une place non négligeable, dura en fait moins d’un siècle (612-539), dont plus de la moitié occupée par un seul règne. Nabuchodonosor II, qui succéda en 605 avant J.-C. à Nabopolassar, régna en effet quarante-trois ans, soit la même durée que son lointain prédécesseur Hammurabi ! Nabuchodonosor mena une politique de grands travaux spectaculaire, en particulier dans sa capitale, Babylone, dont les restes toujours visibles, sont impressionnants : la fameuse voie processionnelle avec la porte d’Ishtar en est une illustration parmi d’autres. Son « image de marque » est assurément plus réussie que celle des Assyriens, au moins à nos yeux. Il ne laissa pas d’inscriptions vantant ses carnages. Les inscriptions commémoratives néo-babyloniennes célèbrent essentiellement la restauration des temples. Les rois y apparaissent parfois comme des archéologues, déblayant les ruines des bâtiments pour en retrouver le plan et les reconstruire à l’identique. Les fouilles, comme celles d’une équipe française à Larsa dans les années quatre-vingt, ont confirmé l’exactitude de leurs descriptions. Mais, non contents de restaurer les constructions, les souverains néo-babyloniens firent aussi revivre des institutions tombées en désuétude. C’est ainsi que Nabonide, renouant avec une tradition qui remontait à Sargon d’Akkad, installa sa fille comme grande-prêtresse du dieu Sîn à Ur. Nous sommes en outre très bien documentés sur la structure administrative et économique des temples à cette époque, en particulier à Uruk, où des milliers de tablettes permettent une reconstitution très précise de la gestion du sanctuaire de l’Eanna. L’exploitation de ses immenses palmeraies, par le biais de fermes générales, est particulièrement bien connue. C’est à cette époque que le système des prébendes, qui existait depuis longtemps, est le mieux documenté. Il permettait d’associer la bourgeoisie urbaine à l’exploitation économique des temples, en rétribuant avec des parts d’offrande des tâches artisanales à effectuer au service du sanctuaire, telles que brasseur, boucher…

Faute de récits similaires aux annales des rois néo-assyriens, les chroniques nous documentent sur les événements politico-militaires de cette époque. Leurs renseignements sont parfois complétés par des sources non-babyloniennes. C’est ainsi que la prise de Jérusalem en 597 et les déportations ultérieures de 587 et 582 ont pris dans l’historiographie une place que les sources purement babyloniennes n’auraient pu leur donner.

Le dernier souverain néo-babylonien, Nabonide, est une figure étrange et qui a donné lieu à des controverses. Il tenta d’imposer le culte du dieu lune, Sîn, au détriment de celui de Marduk, ce que le clergé de sa capitale ne lui pardonna pas. Il passa une dizaine d’années dans l’oasis arabe de Teima, le pouvoir étant alors exercé par son fils, Balthasar. Son règne de vingt-trois ans s’acheva par la chute de Babylone aux mains du perse Cyrus. Ainsi prit fin l’indépendance politique de la Babylonie, qui passa sous la domination perse achéménide pour deux siècles, puis sous celle d’Alexandre et de ses successeurs.

Comment peut-on être Persan ?

Didier Trock
Agrégé de géographie

Dans le Paris du début du XVIIe siècle, Rica et Usbek, les deux protagonistes des Lettres persanes, ont quitté l’habit persan pour se vêtir à l’européenne. Dès lors, nul ne les regarde plus et, lorsqu’au hasard d’une conversation l’on apprend d’où ils viennent, chacun de s’étonner : « Ah ! Ah ! Monsieur est Persan ? C’est une chose bien extraordinaire ! Comment peut-on être Persan ? » Depuis plus d’un siècle déjà, la Perse nourrissait l’imaginaire : du Zoroastre, l’opéra-ballet de Jean-Philippe Rameau, au Zarastro de la Flûte enchantée, l’Occident réinventait une sagesse de l’Orient. Mais cet attrait pour une Perse parée de mystères n’était pas nouveau. Lorsqu’Hérodote livra ses Histoires, les Grecs furent quelque peu désappointés de ne pas y trouver des preuves de barbarie et durent se rendre à l’évidence : les Perses pouvaient s’enorgueillir d’une civilisation brillante, même si certaines de leurs coutumes paraissaient étranges. Et la science des « mages » – science de Zoroastre, fils d’Oromazdes, selon Platon – n’amena-t-elle pas ces « mages » à suivre l’étoile qui allait les guider vers le Messie ?

À la découverte de la Perse

Depuis le XVe siècle, la connaissance de la réalité iranienne progressait. Le Vénitien Josafat Barbaro découvrait Persépolis en 1474. Avec l’avènement de la dynastie séfévide, des relations se nouèrent entre l’Occident et la cour d’Ispahan : pour contrer l’alliance de François 1er et de Soliman le Magnifique, Charles Quint se rapprocha de Shah Tahmasp. Au XVIIe siècle, deux joailliers français, Jean-Baptiste Tavernier et Jean Chardin, révélèrent l’existence des reliefs sassanides de Taq e Bostan et de Naqsh e Rustem, et le dessinateur J. Grélot rapporta les premiers dessins fidèles de Persépolis. Il fallut cependant attendre la fin du XVIIIe siècle pour se dégager enfin de tous les fatras de la « magie orientale », lorsque le français Anquetil Dupeyron découvrit, au terme d’une longue quête, un exemplaire de l’Avesta qu’il traduisit en 1771. Au XIXe siècle, le déchiffrement des écritures cunéiformes – et la naissance de ce qui était encore appelé l’assyriologie – la découverte de l’inscription trilingue de Darius à Bisotun et les travaux de décryptage du vieux perse et de l’élamite par Grotefend permirent enfin de cerner la réelle richesse des civilisations persanes. L’archéologie venait de naître, ce fut alors la période de la « chasse aux trésors », de cette quête souvent menée au mépris de la connaissance des sites, dont le but essentiel était de trouver les pièces rares qui allaient enrichir les collections du British Museum ou du Louvre. Certes, on ne peut jeter la pierre à ces acteurs d’une science encore balbutiante, mais c’est ainsi qu’en 1886 Jeanne et Marcel Dieulafoy enrichirent le musée du Louvre de la célèbre Frise des archers de Suse… sans avoir relevé de manière précise l’emplacement de leur découverte ! Il faudra attendre la première moitié de notre siècle pour qu’Ernst Herzfeld, Aurel Stein et autre Roman Ghirshman ne commencent à faire livrer à la terre d’Iran son trésor le plus précieux : son histoire.

La nuit des temps

Douze mille ans avant notre ère : l’ère glaciaire prend fin. Les vastes lacs s’étendant sur le plateau iranien régressent, la terre se dessèche, le désert gagne lentement. Les hommes du mésolithique colonisent les piémonts de l’Elbourz, les rives de la mer Caspienne et les montagnes du Zagros. Influence de la Mésopotamie toute proche ou évolution locale ? Les hommes collectent les orges et les blés sauvages, domestiquent les animaux, s’essaient à une poterie rudimentaire et passent rapidement au stade de l’agriculture et de l’habitat permanent au Ve millénaire. L’Iran, terre des gazelles, chameaux et lions, se révèle déjà propre à l’élevage des bovins et des chevaux. Les peuples se croisent. Vers le nord, de nouveaux groupes s’infiltrent et couvrent le plateau d’une constellation de micro-états claniques. Puis les bourgades se développent. Les fouilles du site de Sialk ont permis de faire revivre les hommes de ces temps, d’imaginer le potier appliquant sur fond noir le dessin puissamment stylisé d’un bouquetin bondissant ou d’un oiseau prenant son envol, de voir s’édifier les premières constructions en briques moulées séchées au soleil, de faire revivre les caravanes apportant les coquillages nacrés du golfe Persique… Qui sont les montagnards du Zagros ? Sans doute les premiers métallurgistes du monde. Ils utilisent d’abord le cuivre natif martelé, puis – Ô génie humain – trouvent le moyen de réduire les minerais pour réaliser les premiers objets moulés. Ils gardent durant des millénaires une avance technologique qu’attestent les splendides bronzes du Louristan (musée de Téhéran).

Au sud, la basse Mésopotamie exerce son influence sur la Susiane et la haute plaine de Chiraz et y apporte les techniques d’irrigation. De ce contact naîtra l’Elam, et l’Elam inventera la ville : Suse, promise à un destin d’exception durant cinq millénaires. La Perse compte dès lors parmi les hauts lieux de la civilisation naissante et se mêle à l’aventure turbulente des cités-États, puis des royaumes et des empires mésopotamiens. Pourtant elle ne porte pas encore le nom de Perse ni celui d’Iran. Ce temps viendra au IIe millénaire…

L’Iran ou la Perse ?

Aujourd’hui encore, malgré les progrès de la recherche, les érudits discutent à l’infini sur l’origine géographique de ces peuples qui essaimèrent vers l’Europe, l’Asie mineure et l’Inde : les Indo-Européens, lointains ancêtres des Irlandais aussi bien que des Bengalis… Pourtant, s’il est un pays qui garde leur mémoire, c’est bien l’Iran dont le nom signifie « domaine des Aryens » (Aryanam Vaejo), et c’est d’une de leurs turbulentes tribus, celle des Parshuas, que dérive le mot « perse ». La société des Aryens est dotée d’une structure élaborée et hiérarchisée qui se traduit sur le plan politique par une féodalité un peu semblable, somme toute, à celle de l’Occident médiéval. De principautés morcelées et rivales émerge d’abord le royaume des Mèdes, qui entrent vite en conflit avec leur puissant voisin assyrien ; puis Cyrus le Grand, fils de Cambyse – le « roitelet » des Perses – et petit-fils d’Astyage – le puissant roi des Mèdes – impose sa domination sur l’ensemble du plateau iranien avant de lancer des offensives foudroyantes sur le royaume de Babylone, la Lydie de Crésus et même jusqu’en Égypte. La Perse, dès lors, figure au premier rang des grandes puissances. Babylone, Suse, Ecbatane sont les capitales de l’Empire de Cyrus, mais c’est sur les vestiges de celle qu’il fonde, Pasargades, que se dresse encore son émouvant tombeau. Son fils aîné, Cambyse II, achève la conquête de l’Orient, de l’Égypte de Psammétique III et des cités grecques de Cyrénaïque. Son successeur désigné, selon la légende, par hippomancie, Darius, se révélera digne du titre de Grand Roi et de Roi des rois, terme dont le Shahinshah de l’époque musulmane est le simple décalque.

« Je suis Darios, le Grand Roi, le Roi des rois, le roi de nombreuses contrées, le fils d’Hystape, un Achéménide. Ainsi dit Darios le Roi : par la faveur d’Ahura Mazda, avec le peuple perse, j’ai pris possession de ces pays qui ont pris peur de moi et m’ont apporté le tribut : Elam, Médie, Babylonie, Arabie, Assyrie, Égypte, Arménie, Cappadoce, Sardes, Ioniens qui sont sur le continent et ceux qui sont sur le bord de la mer et les pays qui sont au-delà de la mer, Sagartie, Parthie, Drangiane, Arie, Bactriane, Sogdiane, Chorasmie, Sattagydie, Arachosie, Sind, Gandara, Scythes, Maka… »

La Perse s’étend alors de l’Indus au Danube. Seul le David des cités grecques, farouchement attachées à leur indépendance, résiste au Goliath perse, et l’incroyable arrive : la fantastique armée perse est vaincue par la charge menée avec la fureur de désespoir par les Athéniens à Marathon. Mais cette défaite frontalière n’entame en rien les ressources immenses de l’Empire ; s’édifie alors, pour la garde du trésor impérial, le fabuleux complexe de Persépolis qui devient le lieu de l’hommage annuel rendu par les tributaires au protégé d’Ahura Mazda. Xerxès connaîtra la même puissance que son père, et les mêmes échecs face aux Grecs, de Salamine à Platées. Mais le peuple perse perd progressivement de son individualité. L’échec de la seconde guerre médique marque la fin de l’expansion : les Perses se contentent d’endiguer les révoltes, et les complots fomentés à la cour, au harem, par les courtisans ou les eunuques, conduisent à l’instabilité. Xerxès est assassiné par le commandant de sa garde à l’instigation de son fils aîné. Les Rois des rois se succèdent dans le drame des assassinats, les satrapes s’émancipent du pouvoir central. Cyrus le Jeune, élève de Xénophon, soutenu par une armée de mercenaires, échoue dans sa tentative de renverser Artaxerxès II. L’affaiblissement de l’empire favorisera les entreprises du grand conquérant macédonien : Alexandre.

Une parenthèse brève mais lourde de conséquences

La bataille du Granique, en 334, lui ouvre toutes grandes les portes de l’Asie et les forces de Darius III Cordoman sont balayées en moins de trois ans. L’ère grecque commence. Digne descendant d’Achille et Héraklès, Alexandre se laisse séduire par l’autocratie et le faste de la Perse. N’épouse-t-il pas, selon le rite iranien, non seulement Roxane mais aussi, lors des célèbres « noces de Suse », Statira, la fille de Darius III ! La Perse assimile les Grecs, lesquels apportent leur culture qui, bien au-delà du monde persan, donne naissance à l’extraordinaire art greco-bouddhique du Gandhara et se diffuse à travers l’Asie, si bien qu’on en retrouve même les traces quatorze siècles plus tard à Angkor ! Mais la mort prématurée de « l’enfant chéri des dieux » réduit à néant ses rêves d’hégémonie universelle. Les premiers affrontements entre les prétendants à sa succession se font, dit-on, à Babylone devant le trône où son cadavre est placé. Issu de luttes acharnées et fratricides, l’Empire séleucide reflue rapidement vers l’ouest, laissant la Perside et la Médie prendre leur indépendance sous l’égide de princes perses mazdéens, tandis que la Bactriane et la Sogdiane restent dirigées par des rois grecs indépendants. Vers 250 avant J.-C., l’Arsacide Mithridate 1er Philhellène fonde un État parthe au Khorassan, annexe la Médie, la Perside et l’Elam et prend le titre de Roi des rois : la Perse redevient indépendante et puissante.

L’affirmation de l’identité perse

Ainsi pourrait être caractérisée la destinée des empires perses jusqu’au VIIe siècle de notre ère. En effet les souverains parthes puis sassanides – qui leur succèdent à partir du IIe siècle de notre ère à la suite d’une véritable révolution nationale – sont confrontés à une triple pression : à l’ouest, celle de l’Empire romain ; au nord, celle des « peuples des steppes », Scythes, Huns et autres Yue-Tche ; à l’intérieur enfin, la turbulence féodale qui s’exacerbe à chaque succession. Ainsi alternent les périodes où un souverain de forte stature vole de victoire en victoire et étend le domaine persan de l’Afghanistan à la Méditerranée et l’Arabie, et celles où l’empire sombre dans l’anarchie, de falots souverains devenant les jouets de l’aristocratie : huit siècles d’une gigantesque respiration… Huit siècles aussi durant lesquels se réaffirme le caractère brillant de la civilisation persane. L’essor de la « route de la soie » favorise le développement des échanges économiques et culturels. Le puissant Sassanide Shapour 1er, rêvant de créer un empire universel, voit d’un œil bienveillant la naissance de la religion manichéenne qui se veut trait d’union entre les spiritualités d’Occident et d’Orient. Les Parthes innovent aussi dans le domaine de l’art, notamment dans la sculpture : l’on sent quelque peu l’apport des techniques grecques, mais la réalité profane en est absente ; les personnages, toujours en représentation frontale, les yeux grands ouverts mais sans regard, exhalent hiératisme, permanence et vie intériorisée – la valeur magique et mystique de cette image évoque les mosaïques byzantines. Mais les Parthes apportent également une technique de construction qui fait de la Perse le berceau d’une architecture prestigieuse. L’adoption de l’arc en carène – l’arc persan développé ensuite par les Sassanides – permet de multiples variations qui s’articulent sur la symétrie des iwans, salles ou porches largement ouverts sur la façade, sur une cour ou raccordés par une coupole ; ces éléments engendreront les fabuleuses mosquées d’Ispahan ou de Samarcande et, plus loin, plus tard, le Taj Mahal !

Perse islamisée ou Islam iranisé ?

Shapour II, Chosroès Ier Anocharûvan (à l’âme immortelle), Chosroès II le Victorieux firent trembler les Empires romains puis byzantins. Le règne du dernier marque, au VIIe siècle, l’apogée de l’Empire sassanide : « Chosroès, homme immortel parmi les dieux et dieu très puissant parmi les hommes, possesseur d’une renommée sublime, celui qui se lève avec le soleil et donne à la nuit ses yeux ». À sa mort ses successeurs se déchirent de nouveau, tandis qu’à l’ouest se lève le croissant de Mahomet. Les compagnons du Prophète, Abu Bakr d’abord, puis Omar et Ali, s’emparent de l’étendard impérial ; dans la salle du trône à Ctésiphon, ils se partagent le Rêve de printemps, immense tapis constellé de pierres précieuses. Devenue l’un des fleurons de l’islam, la Perse n’abdique à aucun moment sa brillante personnalité et se démarque en adoptant le chiisme. La longue pratique des spéculations philosophiques et théologiques en fait la terre de prédilection du soufisme et des grands mystiques. Poètes et penseurs perpétuent la tradition persane, illustrée par Omar Khayyam, Roudaqi ou Daqiqi qui peut encore se permettre, sous les Samanides, de chanter : « Quatre choses a choisi Daqiqi au milieu de tout le bien et le mal du monde : les lèvres de rubis, la plainte du luth, le vin rouge et la religion de Zarathoustra ». Science, conscience et humanisme seront illustrés par Ibn Sina – Avicenne – médecin, biologiste, géologue, métérologue et poète-philosophe dont les ouvrages, traduits en latin, sont encore en usage au XVIIe siècle à la faculté de médecine de Montpellier. Dynasties samanide, ghaznévide, seldjoukide, d’origine nationale ou turque, se succèdent avant la grande invasion mongole, brutale et cruelle, mais qui donne à la Perse plus d’un siècle de paix et de prospérité sous les Il-Khanides. Après le déferlement des hordes de Tamerlan et la dislocation du pouvoir politique, le providentiel séfévide Shah Ismaïl, contemporain de François Ier et de Soliman, reconstitue l’empire. Shah Abbas envoie une ambassade à la cour de Louis XIV et sous son règne, la splendeur d’Ispahan dépasse celle des contes des Mille et Une Nuits : les mosquées du Shah et de Cheik Lotfollah, la madrasa de la mère du Shah comptent parmi les chefs-d’œuvre les plus achevés de l’art persan. Avec ses 500 000 habitants, Ispahan est alors la moitié du monde : « Esfahan, Nesf i Djahan ». Mais l’absolutisme a ses limites, les révoltes se multiplient et les Afghans de Mir Mahmud puis de Nadir Shah, dernier représentant de la lignée des grands conquérants des steppes mettent à bas la dynastie des Séfévides. Dynasties zend et qadjar traversent le XIXe siècle sans éclat. Si la Perse échappe à la colonisation occidentale, jouant des rivalités entre Grande-Bretagne, Russie et France, une stagnation morose s’empare des domaines artistiques et littéraires. Le pouvoir politique échappe aux souverains pour tomber aux mains de l’aristocratie quasi féodale des grands propriétaires terriens et de la classe sacerdotale des mollahs.

L’enjeu du pétrole, la recherche d’une voie vers le modernisme, les affirmations d’une identité nationale par le biais de la spécificité religieuse engendrent les convulsions qui marquent l’histoire au XXe siècle. Aujourd’hui, le voyageur qui découvre l’Iran retrouve le legs de ces millénaires d’histoire que nous venons d’évoquer à travers sites et monuments prestigieux. Il est de rares cultures qui ne perdent jamais leur personnalité au travers des vicissitudes de l’histoire : la Perse compte au nombre de celles-ci.

De Babylone à Pékin, l’expansion de l’Église nestorienne en Chine

Joseph Yacoub
Professeur de sciences politiques à l’université catholique de Lyon

« Ces moines qui passent les mers jusqu’aux Indes et en Chine n’ayant pour tout bagage qu’un bâton et leur besace. […] Voici en effet que de nos jours […] le roi des Turcs, avec presque tout son peuple, rejeta ses anciens errements athées et se convertit au christianisme, grâce à l’action de la grande vertu du Christ, auquel tout est soumis ; il nous demanda par lettre de préposer un métropolite à tout le territoire de son royaume, ce que nous avons accompli avec le secours de Dieu […]. Voici en effet, que dans toute la région de Babylone, de Perse et d’Ator [Assyrie], dans toutes les régions d’Orient, chez les Hindous et les Chinois, les Tibétains et les Turcs, et dans tous les territoires soumis à ce trône patriarcal […] ce trisagion se récite sans l’addition de ces paroles « qui fut crucifié pour nous ». […] Ces jours-ci, l’Esprit consacra un métropolite pour les Turcs ; nous en préparons un autre pour les Tibétains. »

Mar Timothée Ier, patriarche de l’Église d’Orient (728-823)

Des recherches et des excavations, menées à partir de 1998 par Martin Palmer, un Britannique, autour d’une pagode à Da Qin, près de Xi’an, au centre-est de la Chine, révèlèrent un christianisme sinisé au VIIIe siècle. Dans les grottes de Dun-huang, ce sont des « Sutras de Jésus » datant d’avant le XIe siècle qui ont été retrouvés. Joseph Yacoub, auteur de Babylone chrétienne. Géopolitique de l’Église de Mésopotamie (1996), nous présente ici une page prospère mais méconnue du christianisme qui fut introduit en Chine par les missionnaires de l’Église d’Orient de Mésopotamie, dite nestorienne, au VIe siècle.

Élan missionnaire et ardeur prosélyte

Issue d’Assyrie et de Babylone, l’Église d’Orient a connu un élan missionnaire extraordinaire et une admirable expansion en Asie. Partie de l’actuelle Bagdad, elle avait élargi son audience, entre le IIIe et le XIIIe siècle, de la Méditerranée au Pacifique. Au temps du patriarche Mar Aba Ier (540-552) le mouvement d’expansion s’intensifia et s’étendit sur toute l’Asie. Elle était activement présente au Proche-Orient et au Moyen-Orient, en Asie centrale et en Extrême-Orient, non seulement à l’ouest de la Mésopotamie jusqu’aux rivages de la Méditerranée, en Arménie, en Palestine, à Chypre, mais encore au sud, jusqu’au Malabar, aux îles de Bornéo, à Sumatra, à Java, aux Moluques, à la Malaisie et à l’est, jusqu’au sud-est de la Sibérie et au cœur de l’Empire chinois.

En fait, la première présence des nestoriens en Chine est attestée dès avant la dynastie T’ang, en 520. Dans leur ardeur prosélyte, les missionnaires de l’Église d’Orient suivaient les voies tracées par le commerce et les itinéraires des caravanes, principalement de celles qui transportaient la soie et les épices. Au VIIIe siècle, le prince ouïgour de Kashgar, au nord-ouest de la Chine, était un chrétien nestorien, nommé Sergianos, ainsi que le prince mongol Sartag. Quant au grand khan Môngke, empereur mongol de Chine (1251-1259), il avait été élevé par une mère nestorienne et son chancelier, le Kéréïte Bolghaï, était également nestorien. Par leurs édits, les empereurs mongols Ogôdaï (1229-1241), Gûyûk (1246-1248), Môngke (1251-1259) et Koubilaï Khan (1260-1294), ont octroyé des privilèges divers aux nestoriens. Selon le missionnaire Jean de Plan Carpin et le savant syriaque Bar Hebraeus, l’empereur Güyük était chrétien.

Le Tibet – en araméen Beth Tûptayé –, a compté au VIIIe siècle un métropolite, avec plusieurs évêques sous son autorité. En effet, dès la seconde moitié du VIIe siècle, les tribus tibétaines étaient touchées par l’apostolat des missionnaires de l’Église d’Orient. Le patriarche Timothée Ier (728-823) fait mention des chrétiens du Tibet dans une lettre écrite aux moines du couvent de Mar Maroun, en 782. Dans celle envoyée à son ami Serge, métropolite d’Élam, il écrit en 794 : « Ces jours-ci, l’Esprit consacra un métropolite pour les Turcs ; nous en préparons un autre pour les Tibétains ».

En Mandchourie, l’existence du nestorianisme est confirmée du Xe au XIIIe siècle. Sur cette Mandchourie et en Mongolie orientale régnait au XIIIe siècle le prince chrétien Nayan dont l’armée était composée presque uniquement de chrétiens et qui avait mis la croix sur ses étendards. Révolté contre l’empereur Kubilaï Khan, il fut écrasé et trouva la mort en 1287. Au XIIIe siècle, les éparchies – les circonscriptions ecclésiastiques et les sièges métropolitains – de Karakorum, l’ancienne capitale de l’Empire mongol, de Khan Baliq, l’actuel Pékin, et d’Almaligh, dans la haute vallée du fleuve Ili, étaient remarquées pour leur étendue compacte et leur immensité. Des inscriptions de tombes nestoriennes ont été retrouvées dans la grande cité commerciale d’Almaligh. Dans la seconde moitié du XIe siècle, on retrouve des chrétiens à Canton. Sous les Mongols, les nestoriens étaient nombreux et influents dans la cité impériale Khan Baliq. Sous la dynastie mongole des Yuan (1260-1367), le clergé chrétien était exempt d’impôts et bénéficiait des distributions de grains faites par ordre de l’empereur. En 1289, Kubilaï Khan, dont la mère Baigi était nestorienne, a institué le Tch’ong-fou-sseu, un bureau chargé de l’administration du culte chrétien dans tout l’empire.

Adaptation et acculturation

Là où elle s’implantait, l’Église d’Orient prenait en considération la culture des peuples, « s’indigénisait » et s’acculturait en conséquence dans des perspectives autres que les siennes. Mar Timothée Ier nous révèle que le Trisagion se récitait parmi les peuples asiatiques sans l’addition des paroles « qui fut crucifié pour nous », pour ne pas heurter les croyances des hindous, des bouddhistes et des taoïstes. Cette Église avait une forte capacité d’adaptation aux milieux, cultures, civilisations et habitudes indigènes. Son clergé était en grande partie autochtone et, si les missionnaires conservaient l’araméen comme langue sacrée liturgique, ils admettaient les lectures et les hymnes dans la langue du pays. Il existait des lectionnaires, des chants et des psautiers dans des langues d’affinités différentes, comme le hunnique, le persan, le ouïgour, le turc, le mongol, le chinois et le sogdien. Lors de son périple asiatique, Guillaume de Rubrouck raconte dans son Itinerarium que les nestoriens en Asie centrale disent leur office et ont leurs livres sacrés en araméen, mais qu’ils ne comprennent pas cette langue. En tous cas, les peuples asiatiques ne la percevaient pas comme une excroissance de leur corps national. En atteste la stèle de Si-ngan-fou, dont l’exposé doctrinal use d’expressions bouddhistes et taoïstes, susceptibles de rendre le christianisme compréhensible aux adeptes de ces religions. Adam, auteur de la stèle de Xi’an, collabora à la traduction chinoise d’un sutrabouddhique sogdien sur les Six Perfections. Le patriarche Yahbalaha III (1283-1317) de l’Église d’Orient était lui-même ongüt, né près de Pékin. D’abord métropolite pour les diocèses de Cathay et d’Ong, c’est-à-dire pour la Chine du Nord et le pays des Ongüt (1280-1283), il fut choisi comme patriarche par l’Église d’Orient dans l’intention de s’assurer la bienveillance des Mongols. Il gouverna l’Église pendant trente-six ans sous huit rois mongols. Quant à Rabban Sauma, son compagnon, que le roi mongol de Perse Argoun (1284-1291) envoya de Maragha – en Azerbaïdjan persan – en ambassade auprès du pape et des rois de France et d’Angleterre en 1287-88, il était évêque de la province de Tangout et de souche ouïgour.

L’araméen, langue graphique des peuples d’Asie

Comme les religions véhiculent toujours des langues avec elles, l’alphabet araméen, dont les moines nestoriens de Bet ‘Abé – en Mésopotamie – furent les colporteurs, servit autrefois de langue graphique pour la transcription des cultures de plusieurs peuples d’Asie, notamment pour les Ouïgours. Ces derniers le transmirent aux Sogdiens, aux Mongols et aux Mandchous. Les Ongüt avaient une onomastique souvent araméo-nestorienne. Des prénoms comme Dinkha, Ishou, Yakou, Yonan, Shimoun, Loucrendus, avec des variantes selon les langues, étaient en usage parmi eux, rapporte Paul Pelliot. D’ailleurs les monuments nestoriens attestent de la présence de l’araméen : ainsi le mémorial bilingue – en chinois et en araméen estrangelo – de Si-ngan-fou. Érigé en Chine – Beit Sinayé – à Xi’an, en 781, dans l’enceinte du monastère de Ta T’sin fondé en 638, ce mémorial relate les activités missionnaires nestoriennes dans ce pays depuis 635.

La stèle de Xi’an ou stèle de Si-ngan-fou

Bien avant les missionnaires franciscains, dominicains et jésuites, la Chine fut, comme nous le constatons, une terre de prédication pour l’Église d’Orient. En effet, les premiers moines lettrés envoyés en Chine le furent par le patriarche Isho’yahb II de Gdala en 630. Xi’an était la capitale de la province de Shaanxi. Cette stèle de Xi’an fut déterrée en 1623 par les Pères jésuites. Ce fut à l’époque un événement important en Europe. Voltaire l’évoque avec surprise et ricane de son authenticité dans une lettre de 1776. Il la considère comme « une pièce curieuse », voire le produit du « charlatanisme » de nestoriens « hérétiques ». Il écrit : « Mais ces commentateurs ne songent pas que les chrétiens de Mésopotamie étaient des nestoriens qui ne croyaient pas en la sainte Vierge mère de Dieu. Par conséquent, en prenant Olupuen pour un Chaldéen dépêché par les nuées bleues pour convertir la Chine, on suppose que Dieu envoya exprès un hérétique pour pervertir ce beau royaume ». Le nom sinisé du premier missionnaire chaldéen mentionné sur la stèle est Alopen – Abraham ou Laban –, accompagné de soixante-dix moines.

La stèle, divisée en cinq parties, fournit des données historiques et traite d’aspects théologiques et doctrinaux. La partie principale est constituée d’un résumé doctrinal de la foi de l’Église d’Orient, rédigé par le prêtre sogdien Adam, de son nom chinois King-Tsing, du monastère de Ta T’sin, une personnalité compétente dans les langues chinoise, ouïgour et sogdienne. On y traite de Dieu, de la Trinité, de la création, de la justice originelle, de la Chute, de l’Incarnation, de la Rédemption, de l’Ascension… La stèle relate aussi les étapes de l’expansion de l’Église d’Orient en Chine et l’accueil favorable réservé par la dynastie des T’ang – qui régnèrent de 618 à 907 – et les circonstances de son érection. Le nom de Mar Khenanisho II, patriarche en 774, figure sur cette stèle. Cette « religion rayonnante », Jingjiao, sera protégée en vertu d’un prescrit impérial du souverain de la dynastie T’ang, T’ai-Tsung (626-649), promulgué en 638, autorisant ces missionnaires à construire des églises et ouvrir des séminaires : « Le moine Alopen de Perse, est venu de loin avec des Écritures et des doctrines. Nous trouvons cette religion excellente et séparée du monde, et nous reconnaissons qu’elle est vivifiante pour l’humanité. Elle vient au secours des êtres vivants, est bienfaisante pour la race humaine. En conséquence, elle est digne d’être répandue dans tout le céleste Empire. Nous décrétons qu’un monastère sera construit par l’administration compétente dans le quartier de Yi-ming et que vingt-et-un prêtres y seront assignés. »

Sous ce même empereur, le patriarche de l’Église d’Orient, Mar Ishoyahb II de Gdala (628-646) envoya en Chine des prédicateurs qui furent reçus par Fang-hiuen Ling, ministre de l’empereur, dont le nom figure sur la stèle. Kao Tsung (650-683), le successeur de l’empereur T’ai Tsung, élargit les avantages concédés et conféra à Alopen le titre de « gardien de la grande doctrine ». Les empereurs Hiouen Tsung (712-754) et Sou Tsung (756-762) maintiendront la même politique. Aussi l’Église d’Orient se répandit-elle dans six provinces et plusieurs monastères furent construits dans le pays. C’est dans ces conditions favorables que l’Église d’Orient put se propager dans plusieurs provinces chinoises, notamment au nord du pays, à Ordos, et plusieurs lieux de culte furent édifiés. Le patriarche Mar Timothée Ier (780-823), contemporain de la stèle, éleva l’évêque de Chine au rang de métropolite qui venait au quatorzième rang parmi les électeurs patriarcaux.

Une copie de la stèle de Xi’an fut offerte au pape Jean-Paul II par le patriarche de l’Église assyrienne de l’est, Mar Dinkha IV, le 11 novembre 1994, lors d’une rencontre historique à Rome.

Les vestiges de l’Église d’Orient en Chine

Depuis le XIXe siècle plusieurs découvertes ont été faites en Chine qui ont révélé l’existence d’un art chrétien nestorien fort prospère. Nous avons parlé plus haut de la stèle de Si-ngan-fou. Un psautier du VIIe siècle, écrit en langue pehlévie, a été retrouvé dans l’oasis de Turfan située au sud-est de la ville d’Urumqi, sur les routes de la soie, au début du XXe siècle. Des orientalistes allemands, Albert von Le Coq, Albert Grünwedel et F.W.K. Müller, lancèrent en effet des expéditions archéologiques en Asie centrale et explorèrent les restes des anciennes églises au Turkestan chinois – le Hsin-chiang –, près de Turfan, à Idyqütshähri. Ils y ont retrouvé des fresques nestoriennes, des icônes et des représentations de croix. Lors de leur deuxième expédition, ils ont exhumé des fragments de manuscrits nestoriens en langue sogdienne, dont un lectionnaire. Les « manuscrits de Turfan » sont conservés au musée de Berlin.

À Dun-huang, jadis centre chrétien composé de « nestoriens » d’ethnie turque, mais aussi chinoise, ouïgour et tibétaine – dans l’actuel Gansu, province du nord-ouest de la Chine –, Sir Aurel Stein a découvert en 1907 une icône nestorienne peinte sur soie. Dans cette même région, Paul Pelliot (1875-1945), linguiste et explorateur français, a retrouvé en 1908 dans la grotte des Mille Bouddhas de Dun-huang, grâce à un moine taoïste, les titres de trente-cinq ouvrages religieux murés dans le sable pendant plus de mille ans, traduits de l’araméen en chinois vers la fin du VIIIe siècle, et une collection de manuscrits chinois, tibétains, sanscrits et ouïgours. Dans cette précieuse et monumentale collection, il y a une hymne chinoise à la Trinité et une croix nestorienne dessinée sur un document tibétain, qui datent du VIe et du IXe siècles. Il a également trouvé des offices religieux dits en chinois, composés par Adam, auteur de la stèle de Si-ngan-fou, qui était versé dans la littérature chinoise et ouïgour. Le même Paul Pelliot a découvert dans les grottes chinoises de Dun-huang, en 1906-1909, une croix nestorienne antérieure à 1035, et d’autres documents datant de 760 à 822. Cette région fut naguère un centre nestorien important de races turque, chinoise et tibétaine. En Mongolie intérieure, à Olon Sümäyintor, Owen Lattimore a retrouvé, en 1933, les restes d’une église nestorienne à vingt kilomètres au nord-est de Palling-Miao. Des ruines d’églises nestoriennes à Karakorum ont été excavées.

Mais la réaction nationaliste en Chine, qui accompagna l’arrivée au pouvoir de la dynastie des Ming (1368-1644) succédant aux Yuan, réduisit toute chance de survie de l’Église d’Orient. Les étrangers furent chassés et tout s’écroula. Les vestiges découverts de temps en temps et les excavations archéologiques, comme celles de Martin Palmer, sont autant de réminiscences qui viennent nous rappeler, ici et là, ce passé enfoui mais glorieux.

Histoire et géopolitique du pétrole dans le golfe arabo-persique

Philippe Conrad
Historien, rédacteur en chef de la Nouvelle Revue d’Histoire

« On entendit un bruit sourd provenant des entrailles de la terre ; il faisait penser à celui d’un train sur le point de sortir d’un tunnel. Presque imperceptible au début, ce bruit s’amplifia jusqu’à se transformer en un grondement terrifiant pendant qu’un mélange de boue et de pétrole commençait à affleurer puis à jaillir à la base du derrick… » C’est en ces termes que les archives de l’Iraq Petroleum Company rapportent l’arrivée au jour du pétrole de Baba Gurgur, le site voisin de Kirkouk où le Texan Henry Winger a fait jaillir l’or noir le 15 octobre 1927.

Nous avons demandé à l’historien Philippe Conrad de nous expliquer comment le potentiel pétrolier de cette zone privilégiée par les hasards de la géologie a retenu très tôt l’attention des pionniers de la prospection et des premiers grands magnats anglo-saxons, soucieux de diversifier leurs sources d’approvisionnement et décidés à maîtriser complètement la production, la transformation et la commercialisation d’une source d’énergie appelée à remplacer rapidement « le roi charbon ». Quant aux puissances qui contrôlent les grandes firmes pétrolières, elles ont rapidement tenu entre leurs mains l’équilibre des forces sur la planète…

Le potentiel pétrolier irakien, un enjeu planétaire

Les heureux découvreurs de Baba Gurgur eurent le plus grand mal à maîtriser l’éruption mais ce fut chose faite après une semaine de lutte qui coûta la vie à deux Américains et à trois Irakiens, asphyxiés par un nuage de gaz. Il suffit ensuite de quelques mois pour faire de Kirkouk un nouvel Eldorado pétrolier ; dès 1930, vingt sites de forage sont en production. Après les États-Unis – où Edwin Lawrence Drake avait fait jaillir en Pennsylvanie, dès 1859, le pétrole de Titusville et d’Oil Creek – la Russie, l’Indonésie, la Perse et le Venezuela, l’Irak devenait alors l’un des « pays de l’or noir » appelés à jouer, au cours des décennies suivantes, un rôle déterminant dans l’économie mondiale. Exploité avant celui de la péninsule arabique, le pétrole persan et irakien n’en est pas moins un tard venu sur le marché et ce n’est qu’au lendemain de la seconde guerre mondiale que son importance apparaîtra au grand jour. Il faudra ensuite attendre les années soixante pour évaluer plus précisément les formidables réserves que recèle le sous-sol de la région du Golfe, devenue l’un des principaux enjeux géostratégiques de la planète.

Le pétrole jaillit en Perse

Dès 1872, le shah de Perse cédait au baron Julius von Reuter la concession des gisements pétroliers à découvrir sur son territoire, mais ce n’est pas le descendant du fondateur de l’une des plus célèbres agences de presse du monde qui devait associer son nom à l’exploitation du pétrole persan. Renégociée en 1889, la concession fut finalement invalidée dix ans plus tard. À ce moment, l’archéologue français Jacques de Morgan et le géologue Édouard Corte rentraient en Europe après avoir acquis la certitude que le sous-sol iranien abritait d’importantes réserves de pétrole. Leurs projets demeurèrent sans suite mais leur conviction encouragea le Canadien William Knox d’Arcy à négocier en mai 1901 l’octroi d’une nouvelle concession, étendue à l’ensemble du territoire persan, à l’exception toutefois des régions frontalières de l’Empire russe, le puissant voisin du Nord. D’Arcy ne méritait pas encore son surnom de « père du pétrole moyen-oriental » mais ses entreprises intéressaient au plus haut point le Foreign Office et, dès 1906, un petit contingent britannique était déployé en Perse pour protéger la concession de la d’Arcy Exploration. Le Premier Lord de la Mer, l’amiral Fisher, était en effet convaincu que le mazout allait se substituer au charbon sur les bâtiments de la Royal Navy et le développement de l’influence allemande en Turquie – qui risquait d’aboutir à l’apparition d’une route terrestre vers l’Inde – avait de quoi inquiéter sérieusement le gouvernement de Londres.

Dès 1892, l’Angleterre avait signé un traité de protectorat avec le cheikh de Bahrein et, en 1899, avec celui de Koweit. Cet accord fut confirmé le 29 juillet 1913 quand le gouvernement ottoman reconnut le protectorat de l’Angleterre sur le petit émirat. Le souverain du Koweit s’engagea, le 27 octobre suivant, à n’accorder d’éventuelles concessions pétrolières qu’aux « personnes désignées par le gouvernement britannique ». Entre-temps, le pétrole avait jailli en Perse le 26 mai 1908, à Masjid el Suleiman, sur la rive iranienne du Golfe, au pied des monts Zagros. Moins d’un an plus tard, la Bakhtiari Oil Company et la First Exploration Company de d’Arcy s’entendaient avec la Burmah Oil Company pour fonder, le 14 avril 1909, l’Anglo-Persian Oil Company (APOC) appelée à devenir en 1935 l’Anglo-Iranian Oil Company (AIOC) pour se transformer finalement, en 1954, en British Petroleum.

L’importance de la production persane entraîna rapidement la construction de la raffinerie d’Abadan et, en mai 1914, Winston Churchill, alors Premier Lord de l’Amirauté, fit concéder au gouvernement britannique 51% de l’APOC. Cette intervention de l’État, étrangère à la tradition britannique, suscita quelques remous aux Communes qui n’en approuvèrent pas moins la décision du gouvernement par 254 voix contre 18. L’Angleterre – qui avait su, en 1875, acheter les actions que possédait le khédive d’Égypte dans la Compagnie du canal de Suez – n’entendait pas laisser à d’autres l’opportunité de prendre le contrôle des ressources pétrolières si prometteuses du Proche-Orient. Son gouvernement était d’autant plus encouragé à s’inspirer de ce qu’avait été l’attitude de Disraëli quarante ans plus tôt que de redoutables concurrents pouvaient venir lui contester la position dominante dont il bénéficiait dans la région du Golfe.

L’accord signé en 1907 avec la Russie à propos de la répartition des zones d’influence respectives des deux empires en Afghanistan et en Perse permettait de contenir la poussée russe vers l’océan Indien mais il en allait tout autrement des entreprises germaniques. De 1888 à 1903, les Allemands avaient patiemment négocié avec le gouvernement ottoman la concession du chemin de fer de Bagdad et l’article 22 de l’accord obtenu stipulait que les Allemands pourraient exploiter les ressources du sous-sol sur une distance de vingt kilomètres de part et d’autre de la voie ferrée. L’accord ainsi conclu concernait entre autres les wilayets de Mossoul et de Bagdad où de sérieux indices laissaient entrevoir la présence de pétrole en abondance. Les Allemands n’étaient pas les seuls à s’intéresser à la région et, au début de 1908, l’Américain Colby Chester s’était également fait octroyer une concession de recherche portant sur presque toute l’étendue du territoire ottoman. Ces interventions inquiétaient l’Angleterre et l’un des banquiers les plus en vue de la City, Sir Ernest Cassel, fut envoyé à Constantinople pour y défendre les intérêts britanniques et susciter la création d’une banque anglo-ottomane susceptible de contrer les entreprises allemandes. Sir Ernest était accompagné de Calouste Sarkis Gulbenkian, un homme d’affaires arménien de nationalité ottomane. Ce personnage, rompu à toutes les formes de négociations commerciales, s’était occupé de la fusion réalisée en 1907 entre la compagnie pétrolière néerlandaise Royal Dutch d’Henry Deterding et la compagnie de transport Shell de Marcus Samuel. Hostile aux Américains, Gulbenkian prétendait, en cette affaire, fédérer les intérêts européens. La révolution « jeune turque » de 1908 vint à point pour servir ses desseins.

La création de la Turkish Petroleum Company

Les jeunes officiers nationalistes qui s’emparent alors du pouvoir à Constantinople dénoncent en effet les concessions accordées par le sultan aux étrangers, ce qui permet d’écarter l’Américain Colby Chester. Gulbenkian apparaît ensuite comme le principal artisan de la création, en janvier 1911, de la Turkish Petroleum Company, constituée avec des fonds provenant de la Banque impériale ottomane – au sein de laquelle dominent les capitaux allemands –, de la Société ottomane des chemins de fer d’Anatolie, filiale de la Deutsche Bank , de l’Anglo-Saxon Petroleum Company dépendant de la Royal Dutch et de Sir Ernest Cassel. Pour parfaire le caractère « européen » de l’entreprise, les Allemands consentent – par l’accord dit « du Foreign Office » conclu à Londres le 19 mars 1914 – à céder une partie de leurs avoirs dans la Banque ottomane à l’Anglo-Persian Oil Company, à la grande satisfaction des Britanniques.

Cette entente devait se révéler éphémère : dès le 4 août 1914, le jour qui voit l’Angleterre déclarer la guerre à l’Empire allemand accusé d’avoir violé la neutralité belge, les parts allemandes de la Turkish Petroleum sont en effet mises sous séquestre par les Anglais. La première guerre mondiale confirme rapidement l’importance grandissante des enjeux pétroliers. Théâtre périphérique de l’immense conflit, le Proche-Orient voit l’échec de la tentative turque contre Suez, la révolte arabe et, en Mésopotamie, la capitulation sans gloire du général Townshend à Kut el-Amara en avril 1916. Les Anglais prennent leur revanche dès l’année suivante quand le général Maude occupe Bagdad et quand, après avoir pris le contrôle des régions de Mossoul et de Kirkouk supposées riches en pétrole, ils poussent en novembre 1918 jusqu’à Bakou et aux gisements d’Azerbaïdjan, rapidement récupérés ensuite par la jeune Union soviétique.

Pendant que s’affrontaient les armées, les diplomates se préoccupaient de préparer l’avenir de la région. Malgré les promesses de « royaume arabe » généreusement dispensées aux Hachémites du Hedjaz, le Français Georges Picot et l’Anglais Mark Sykes ont prévu, par les accords secrets conclus le 9 mai 1916, le partage du Proche-Orient ottoman. Syrie, Cilicie, Anatolie orientale et wilayet de Mossoul doivent revenir à la France ; la Palestine et la Mésopotamie passent sous le contrôle de la Grande-Bretagne ;, le « royaume arabe » protégé de l’Angleterre se limite désormais aux déserts de la péninsule arabique. Aristide Briand a compris l’importance, pour l’avenir, de l’enjeu pétrolier mais il s’agit d’une lucidité bien tardive dans la mesure où les Français sont demeurés complètement à l’écart de la lutte pour l’or noir jusqu’en 1914, au point de se retrouver, pour leurs approvisionnements, totalement dépendants des livraisons de la Standard Oil of New Jersey de Rockfeller.

Le gigantesque conflit leur a pourtant révélé l’importance du pétrole, devenu le carburant des camions, des tanks et des avions indispensables à la nouvelle « guerre mécanique » alors que Clemenceau constate que « l’essence est devenue aussi indispensable que le sang pour les batailles de demain… » Informé des accords secrets franco-anglais, Rockfeller ne livre plus la France en prétextant les risques que font courir à ses navires les sous-marins allemands. C’est alors la Royal Dutch qui prend le relais, ce qui vaudra à son président, Deterding, l’appellation d’ami de la France et de « collaborateur industriel » pour cette aide précieuse, formulée par le sénateur Bérenger, le seul homme politique français qui ait alors mesuré l’importance des enjeux pétroliers.

Le premier conflit mondial a vu s’envoler la production de l’or noir, de quarante millions de tonnes en 1910 à cent millions de tonnes en 1921 (+130%) ; les dividendes de la Royal Dutch Shell ont été multipliés par quatre entre 1914 et 1919. Le contrôle des ressources pétrolières paraît donc vital et, dès mai 1919, Lloyd George obtient de Clemenceau une révision des accords Sykes-Picot qui replace la région de Mossoul dans les territoires réservés aux Anglais. Ce partage est confirmé en avril 1920 lors de la conférence de San Remo. La France ouvre alors aux pétroliers britanniques son marché, réservé avant la guerre à la Standard Oil of New Jersey, et crée la Compagnie française des pétroles qui s’associe à l’Anglo-Persian Oil Company et à la Royal Dutch Shell dans la Turkish Petroleum. Les Américains sont à ce moment tenus à l’écart et, furieux, soutiennent le leader nationaliste turc Mustapha Kemal qui refuse les traités négociés à la Conférence de la Paix et chasse d’Asie Mineure les Grecs armés par les Anglais. Dès 1919, la Standard Oil of New-Jersey s’intéressait en effet à la vallée de l’Euphrate et, dans une note à l’un de ses adjoints, son directeur, W.C. Teagle, écrivait que « […] l’avenir des gisements persans actuellement connus est particulièrement prometteur. On a toutes les raisons de penser que ces gisements sont très étendus et se prolongent en Mésopotamie[…] Dans le règlement de la partition de la Turquie, il ne faut pas oublier les possibilités pétrolières. À ce propos, il faut se souvenir que, selon John Worthington, l’ancien géologue en chef de la Standard, la vallée de l’Euphrate devrait produire de vastes quantités de pétrole. Je me demande s’il n’y a pas un moyen d’entrer dans le jeu en Mésopotamie[…] »C’est chose faite quand, avec l’accord de Washington, la Near East Development Corporation – consortium américain groupant l’Atlantic Refining Company, la Gulf Oil Corporation, la Pan American Petroleum and Transport Company, la Standard Oil of New Jersey et la Standard Oil of New-York – interviennent dans la Turkish Petroleum, première étape d’une pénétration toujours plus importante des intérêts américains dans le Proche-Orient pétrolier.

La mainmise anglo-saxonne sur les pétroles d’Irak

Au lendemain de la première guerre mondiale, le paysage politique de la région s’est considérablement transformé. Les Français ont reçu mandat sur le Liban et la Syrie, les Anglais sur la Palestine, la Transjordanie et l’Irak. Le chérif Hussein du Hedjaz, allié des Anglais, est chassé de La Mecque en 1925 par son rival, le roi du Nedjd Abdelaziz ibn Saud qui va bientôt favoriser les intérêts américains dans la région. Une nouvelle concession pétrolière est négociée en Mésopotamie avec le roi d’Irak Fayçal Ier, l’un des fils de Hussein qui a dû faire son deuil du « royaume arabe » et de la « Grande Syrie » promise pour l’après-guerre et s’est retrouvé sur le trône de Bagdad, sous le contrôle de la puissance mandataire britannique.

Pour faire pression sur le souverain, le gouvernement de Londres menace de ne pas donner son aval à la constitution irakienne et la Turkish Petroleum obtient ainsi en mars 1925, pour une période de soixante-quinze ans, le droit exclusif d’extraire, de raffiner et de vendre le pétrole irakien, excepté dans le wilayet de Bassorah. Les différents sites de forage sont reconnus de septembre 1925 à mars 1926 par la mission Hugo de Bockh et, au cours des mois suivants, cinq sondages sont effectués entre Bagdad et Kirkouk. Les travaux commencent en avril 1927 et, le 15 octobre, le pétrole jaillit en force à Baba Gurgur 1. Un énorme gisement est identifié à 460 m de profondeur et la production atteint rapidement trente mille barils par jour.

Cette découverte entraîne de nouveaux accords au sein de la Turkish Petroleum Company, contrôlée désormais par l’Anglo-Persian Oil Company (23,7%), la Royal Dutch Shell (23,75%), la Compagnie française des pétroles (23,75%), la Near East Development Corporation (23,75%) et Calouste Gulbenkian qui restera dans l’histoire comme le « Monsieur Cinq pour Cent » de l’affaire. Il est admis que chaque participant ne peut engager des recherches individuelles sur le territoire de la concession, les différents associés devant le demeurer pour toute nouvelle découverte.

Le 31 juillet 1928, lors d’une conférence réunie à Ostende, Gulbenkian trace sur la carte du Moyen-Orient la fameuse « Red Line » qui délimite « les anciens territoires ottomans » censés relever de la concession originelle de la Turkish Petroleum et en exclut le Koweit, sous protectorat britannique depuis 1899. Cette « ligne rouge » oblige les différents associés de la TPC à exploiter en commun le pétrole de la zone qu’elle entoure et cet accord demeurera valide jusqu’en 1948. Deux mois plus tard, le 27 septembre 1928, la réunion, dans le château écossais d’Achnacarry, de Henry Deterding, propriétaire des lieux et patron de la Royal Dutch Shell, de Walter Clark Teagle, patron de la Standard Oil of New-Jersey et de John Cadman, président de l’Anglo-Persian Oil Company, débouche sur un accord relatif à la commercialisation du pétrole qui constitue le fondement du « Cartel » appelé à dominer la production et le marché de l’or noir pendant près d’un demi-siècle.

En 1929, la Turkish Petroleum Company devient l’Iraq Petroleum Company et la production de Mossoul et de Kirkouk progresse régulièrement, ce qui pose bientôt le problème du transport de l’or noir. Les Français suggèrent la construction d’un oléoduc reliant Kirkouk à Tripoli mais les Britanniques, soucieux d’imposer un itinéraire passant par les territoires qu’ils contrôlent, veulent que le pipe-line débouche à Haïfa. Les deux partenaires s’accordent sur une solution de compromis, l’oléoduc devant se diviser en deux à partir de l’Euphrate, une première branche allant vers le littoral syrien, la seconde vers la côte palestinienne Les travaux commencent en novembre 1932 et mobilisent huit mille ouvriers. Dès juillet 1934, le pétrole irakien atteint Tripoli, avant d’arriver cinq mois plus tard à Haïfa. Dès ce moment, quatre millions de tonnes peuvent ainsi être évacuées chaque année vers les ports de la Méditerranée. À la veille de la seconde guerre mondiale, l’Iraq Petroleum Company détient des concessions sur tout le territoire irakien, soit directement, soit par l’intermédiaire de ses deux filiales, la Mossoul et la Bassorah Petroleum.

L’Iran de Reza Khan est contraint d’accepter un compromis avec les Britanniques

En Perse, la production connaît un essor régulier : 430 000 tonnes en 1912, 1 million de tonnes en 1918, 2 millions de tonnes en 1922, 9 600 000 tonnes en 1939. Les Anglais, après avoir vainement tenté d’imposer un traité de protectorat à l’été de 1919, s’assurent un contrôle plus étroit de la situation en encourageant le coup de force qui porte en février 1921 Reza Khan au pouvoir à Téhéran. Soutenu par le général Ironside qui commandait les forces anglaises présentes à Ghazvin, le chef de la garde cosaque s’impose au dernier souverain Qadjar bientôt contraint à l’abdication. Devenu « Roi des Rois » dès 1925, le fondateur de la dynastie pahlavie apparaît initialement comme une créature des Britanniques mais il entend moderniser rapidement son pays, ce qui rend inévitable le conflit avec Londres, quand il annonce en 1932 le retrait de toutes les concessions accordées à l’Anglo-Persian Oil Company. Devant les menaces anglaises, Reza Chah porte l’affaire devant la SDN et doit accepter en 1933 un compromis qui augmente les royalties versées à son pays – qui prend le nom d’Iran l’année suivante – et qui réduit le périmètre d’exploitation accordé à la compagnie dont la concession est cependant prolongée jusqu’en 1965.

C’est durant les années trente qu’après l’Iran et l’Irak d’autres territoires de la région du Golfe révèlent l’importance de leurs ressources en pétrole. On en trouve dans l’émirat de Bahrein où la Standard Oil of California, associée à des actionnaires canadiens, constitue en 1932 la Bahrein Oil Company. Après les découvertes réalisées par le prospecteur néo-zélandais Frank Holmes, Américains de la Gulf Oil et Anglais de l’Anglo-Iranian Oil Company s’associent pour constituer en février 1934 la Koweit Oil Company qui bénéficie bientôt de la découverte, en 1938, de l’immense gisement de Burgan.

Au même moment, la conquête de la péninsule arabique par les combattants wahhabites d’Abdelaziz ibn Saud entraîne d’importantes conséquences dans le domaine pétrolier. Un an après la proclamation du royaume d’Arabie Saoudite, un accord est conclu le 29 mai 1933 avec la Standard Oil of California pour des recherches portant sur 728 000 km2 bientôt portés à 1 140 000 km2. La SOCAL devient bientôt l’ARAMCO (Arabian and American Oil Company) qui engage des prospections dans le Hasa, sur la côte occidentale du Golfe. Le pétrole y jaillit en quantité près du Djebel Dahran à hauteur du dôme de Damman le 4 mars 1938 et, dès l’année suivante, plus de cinq cent mille tonnes peuvent être transportées par oléoduc et embarquées dans le port de Ras Tanura. Les gisements du Qatar entrent en production au cours de la même année 1939. L’entre-deux-guerres a donc vu l’irruption au Proche-Orient d’intérêts américains qui, jusque-là, avaient été tenus à l’écart d’une région qui ne produit encore, en 1938, que 6% du pétrole mondial.

La guerre de 1939-1945 est marquée par l’échec du coup d’État nationaliste mené par Rachid Ali en Irak en avril 1941, par la mainmise anglo-soviétique sur l’Iran suivie de l’exil de Reza Chah en août, par l’occupation britannique au cours du même été 1941 de la Syrie et du Liban sous mandat français. Le conflit est aussi l’occasion de la mise sous séquestre des participations de la CFP dans l’Iraq Petroleum. La France semble sur le point d’être écartée du Proche-Orient pétrolier mais les manœuvres d’augmentation du capital réalisées par les Anglo-Saxons pour l’éliminer complètement échouent en raison des réserves importantes dont la Compagnie dispose aux États-Unis. Le séquestre est finalement levé en février 1945 mais, dès août 1944, la signature, lors de la conférence tenue à Washington, des accords Stettinius-Eden a établi une mainmise complète des intérêts anglo-saxons sur les approvisionnements en pétrole du monde occidental.

Dès la fin de 1946, les groupes américains de l’Iraq Petroeum Company dénoncent l’accord de la Red Line conclu en 1928, sous le prétexte que la CFP et les intérêts de Gulbenkian sont tombés sous contrôle à l’occasion de la guerre. Face à la complicité anglo-américaine, la France accepte un compromis et l’accord d’Ostende est finalement aboli à la fin de 1948. Redoutable procédurier, Gulbenkian menace d’amener l’affaire devant les tribunaux internationaux pour mettre en lumière les ententes illicites unissant les sept « majors » anglo-saxons : il obtient finalement, en compensation de la perte de ses 5%, trente-huit millions de tonnes de pétrole… De nouveaux gisements ont été entre-temps découverts en Arabie Saoudite qui devient alors l’un des acteurs décisifs de la stratégie pétrolière, ce qu’ont immédiatement évalué les Américains. Ce sont leurs compagnies qui exploitent le pétrole saoudien et, en février 1945, la rencontre – à bord du Quincy, au milieu du canal de Suez – de Roosevelt et d’Ibn Saud scelle l’alliance privilégiée qui unira Riyad et Washington pendant plus de cinquante ans. En janvier 1949, le Trans Arabica Pipeline, le Tapline, amène l’or noir saoudien aux rives de la Méditerranée.

Les producteurs cherchent à reprendre le contrôle de leurs ressources

Le temps de la mise en coupe réglée des pays producteurs par les compagnies touche cependant à sa fin. En 1950, l’ARAMCO consent un partage des revenus par moitié à l’Arabie Saoudite. En 1951, la nationalisation du pétrole iranien par Mossadegh et le coup d’État qui, deux ans plus tard, restaure le pouvoir du Shah conduisent à une renégociation des concessions iraniennes qui permet aux Américains d’intervenir dans un pays demeuré jusque-là une chasse gardée des Anglais. À la faveur de la guerre froide et de la décolonisation, le pétrole devient bientôt un moyen de pression dont vont user les pays arabes producteurs dans le cadre de leur lutte contre l’installation en Palestine de l’État d’Israël.

En 1956, lors de la guerre du Sinaï et de l’intervention franco-anglaise à Suez, les stations de pompage de l’Iraq Petroleum Company sont détruites en Syrie. Parvenu au pouvoir avec le coup d’État de juillet 1958, l’Irakien Kassem promulgue une loi retirant à l’IPC les territoires qu’elle ne met pas en exploitation et les propose à d’autres compagnies mais, la solidarité du Cartel jouant à plein, il ne trouve pas de partenaire. En 1961 l’octroi par la Grande-Bretagne de l’indépendance au Koweit est perçu comme une provocation par l’Irak qui semble prêt à récupérer par la force un émirat créé pour les besoins de la puissance coloniale, dont il considère qu’il fait historiquement partie de son territoire et qu’il lui est indispensable pour disposer d’une façade maritime suffisante. Le déploiement de forces anglaises dissuade alors Bagdad d’engager l’épreuve de force.

En juin 1967, au moment de la guerre des Six Jours, le gouvernement irakien du général Aref fait occuper militairement les installations de l’IPC et décrète un embargo contre les pays soutenant Israël. Cet embargo ne dure guère et le sommet arabe réuni en septembre à Khartoum y met un terme. Au mois de novembre suivant, un accord pétrolier est conclu entre l’Irak et la société française Elf. En 1969, alors que le parti Baas du général Bakr et de Saddam Hussein s’est installé au pouvoir en juillet de l’année précédente, l’Irak obtient, à la faveur de la fermeture du canal de Suez, un supplément de redevance pour le pétrole livré par oléoduc en Méditerranée orientale, alors que les combattants du Front populaire de libération de la Palestine de Georges Habbache sabotent l’oléoduc de la Tapline. Enfin, le 1er juin 1972, le gouvernement de Bagdad décide la nationalisation des gisements de l’Iraq Petroleum et de la Mossoul Petroleum. Au même moment, la Syrie réalise la nationalisation de l’oléoduc transportant vers la Méditerranée le pétrole irakien. En février 1973, l’IPC accepte cette nationalisation contre une indemnisation de quinze millions de tonnes de pétrole livrées aux ports de Banias et de Tripoli. Le mois d’octobre 1973 voit également la nationalisation des intérêts de la Standard Oil of New Jersey, de la Socony Mobil et de la Royal Dutch Shell dans la Bassorah Petroleum. Quarante-six ans après le premier jaillissement de Baba Gurgur, l’État irakien reprenait le contrôle total de ses immenses ressources pétrolières.

Alors qu’en 1960, les sept majors contrôlaient à près de 60% la production et la distribution mondiales de l’or noir, les pays producteurs et exportateurs ont commencé à s’organiser en créant cette année-là l’Organisation des pays exportateurs de pétrole, qui regroupe initialement l’Irak, le Koweit, l’Arabie Saoudite et le Venezuela. Les années qui suivent voient ces pays producteurs reprendre progressivement le contrôle de leurs ressources et imposer aux compagnies un nouveau rapport de forces alors que les guerres israélo-arabes de 1956, de 1967 et de 1973 leur fournissent l’occasion de mesurer l’importance du moyen de pression dont ils disposent vis-à-vis des pays industriels et, plus particulièrement, vis-à-vis de l’Europe et du Japon. Ahmed Zaki Yamani, le ministre saoudien du pétrole, réduit alors très largement les zones de recherche concédées à l’ARAMCO pendant que l’Iran impérial obtient que 75% des profits tirés du pétrole lui reviennent.

La fin des années soixante voit également s’affirmer une tendance à la hausse des prix, profitable aux producteurs. Un accord conclu en 1970 à Téhéran prévoit même l’indexation des prix de l’or noir sur l’évolution de l’inflation mondiale. Quand les pays exportateurs constatent que la dévaluation du dollar décidée par le président Nixon réduit leurs ressources, l’Iran du chah Mohammed Reza Pahlevi, allié privilégié des États-Unis, se retrouve en pointe pour réclamer l’établissement d’un « serpent des prix pétroliers » dépendant des variations des grandes monnaies. Un certain nombre d’accords favorables aux pays exportateurs sont alors négociés mais la guerre du Kippour d’octobre 1973 crée bientôt un nouvel environnement. Les pays arabes exportateurs décident en effet de réduire leur production, d’augmenter leurs tarifs et les charges fiscales pesant sur le pétrole exporté, ce qui a pour effet de multiplier rapidement par quatre le prix de l’or noir, hausse confirmée en septembre 1974 à Vienne quand les tarifs sont indexés sur l’inflation alors très importante qui affecte les monnaies des pays industrialisés. L’embargo total décidé par les producteurs arabes, sauf par l’Iran qui ne s’y associe pas, contre les États-Unis et les Pays Bas jugés trop favorables à Israël est rapidement levé.

Les guerres du Golfe

Marquées par une hausse spectaculaire des prix, les années suivantes se révèlent très favorables aux pays exportateurs du Proche-Orient qui bénéficient désormais d’abondantes ressources financières. Celles-ci sont utilisées de deux manières différentes. Peuplés et désireux d’accéder au rang de puissance régionale, l’Irak et l’Iran espèrent utiliser ce pactole pour s’industrialiser et se moderniser rapidement. À l’inverse, l’Arabie Saoudite et les émirats du Golfe veulent tirer de l’exploitation de leur pétrole une rente à long terme réinvestie en majeure partie en Occident, plus spécialement aux États-Unis.

Alors que les États du Croissant fertile riches en hommes et en eau – Égypte, Syrie, Irak – se trouvaient depuis le recouvrement de leur indépendance à la tête du camp arabe, le poids du royaume saoudien et des émirats s’accroît rapidement à partir des années 1970. La révolution islamique qui triomphe en Iran en 1979 et la guerre entre Irak et Iran qui commence dès l’année suivante et s’éternise jusqu’en 1988 bouleversant en profondeur l’ensemble de la région. Durant toute cette période, l’Irak apparaît aux États musulmans sunnites – surtout à l’Arabie Saoudite et au Koweit – comme un rempart nécessaire contre la poussée shi’ite iranienne et le Conseil de coopération du Golfe constitué en 1981 apporte un soutien sans faille au régime de Bagdad.

Hostiles aux mollahs iraniens, les Américains soutiennent l’Irak mais pratiquent en même temps, en liaison avec Israël, un double jeu révélé par le scandale de l’Irangate. En risquant de conduire à une baisse des prix, l’irruption de l’offre de pétrole irakienne sur le marché pourrait en effet réduire les revenus des grandes compagnies nord-américaines, favoriser l’Europe et le Japon qui ont intérêt à un bas prix du pétrole, diminuer également les ressources de l’allié privilégié saoudien qui convertit en dollars et réinvestit massivement aux États-Unis les profits tirés de l’exportation de l’or noir. L’échec de l’OPEP – patent depuis le milieu des années 80 – encourageant désormais les producteurs à se préoccuper de leurs seuls intérêts immédiats, la perspective de l’arrivée massive sur le marché du pétrole irakien, dont les coûts d’extraction sont trois fois plus bas que ceux du pétrole saoudien, et les menaces que Saddam Hussein continue de proférer contre Israël, l’allié privilégié de Washington au Proche-Orient, conduisent naturellement les dirigeants américains à voir dans le leader irakien un danger pour l’équilibre régional.

Le conflit engagé entre Bagdad et Koweit-City à propos des prix du pétrole, du pompage par les Koweitiens – du fait du pendage des nappes concernées – d’une partie du gisement irakien de Roumailah et du remboursement des dettes contractées par l’Irak durant sa guerre contre l’Iran conduit à la crise de l’été 1990. Les États-Unis ont pourtant considéré, en février 1990, que le régime de Saddam Hussein était une « force de modération » et ont souhaité « élargir leurs relations avec l’Irak ». À la veille de l’invasion du Koweit, l’ambassadrice américaine April Glaspie – qui a clairement laissé entendre que Washington souhaitait une « solution arabe » au différend irako-koweitien – part en vacances, ce qui est interprété par Saddam Hussein comme un feu vert donné à son entreprise de récupération de ce qui a toujours été considéré par Bagdad comme une « province » irakienne. Engagée au nom de l’ONU mais mise en œuvre pour l’essentiel par le formidable corps expéditionnaire déployé par les États-Unis dans la région, l’opération « Tempête du Désert » aboutit à la défaite aussi rapide qu’attendue des forces irakiennes. L’embargo imposé ensuite aux exportations de Bagdad écarte le pétrole irakien du marché, même si la contrebande et la formule « pétrole contre nourriture » introduite par la suite pour des raisons humanitaires limitent ses effets.

L’Irak disposant des deuxièmes réserves connues après celles de l’Arabie Saoudite et les conditions d’exploitation y étant plus favorables, l’embargo favorise le maintien des prix à un niveau suffisamment élevé, ce qui correspond aux intérêts des compagnies anglo-saxonnes et des alliés des États-Unis dans la région du Golfe. Ce fragile équilibre est bientôt remis en cause par l’irruption d’une contestation islamiste de plus en plus menaçante qui est à l’origine des attentats perpétrés contre les forces américaines déployées en Arabie ou au Yémen, contre les ambassades de Nairobi et de Dar es Salam et, enfin, contre New York et Washington en septembre 2001.

Quand « l’Empire bienveillant » entend remettre de l’ordre dans le chaos proche-oriental

Les ambiguïtés de l’alliance saoudienne apparaissent alors au grand jour et la convergence d’intérêts entre Washington et l’islamisme – dans le Golfe, au Pakistan, en Bosnie ou en Afghanistan – révèle cruellement ses limites. Les « faucons » qui se sont imposés depuis le 11 septembre 2001 au sein d’une administration Bush dont on sait les liens très étroits qu’elle entretient avec les lobbies pétroliers entendent alors profiter de la « lutte contre le terrorisme » pour transformer en profondeur ce « Proche-Orient post-ottoman » demeuré depuis des décennies la principale poudrière du monde. Au nom de « nécessaires transformations démocratiques » pour le moins aléatoires et d’une guerre préventive jugée indispensable contre l’Irak, soupçonné de vouloir disposer d’armes de destruction massive, la puissance américaine pense être en mesure de remodeler, en fonction de ses intérêts, principalement pétroliers, la carte de la région. La défaite et le renversement de Saddam Hussein seraient suivis d’une occupation et d’une administration militaires du pays impliquant la privatisation rapide de l’exploitation pétrolière. Cette première étape pourrait préluder à une action contre l’Iran, rangé dans le camp de « l’axe du Mal » – alors que son hostilité au wahhabisme saoudien ou à celui des talibans afghans est une évidence –, voire contre le Yémen, la Syrie et la Libye. Soupçonnée d’entretenir le vivier terroriste, l’Arabie Saoudite pourrait se voir privée du Hasa pétrolier où, au nom de la « défense des droits de l’homme » un réveil programmé de l’opposition shi’ite aboutirait alors à la création d’un nouvel émirat pétrolier acquis à l’alliance américaine…

Un siècle après la concession accordée à William Knox d’Arcy, la région du Golfe – où se trouvent les deux tiers des réserves de pétrole connues et 31% des réserves de gaz – demeure un enjeu majeur pour l’hyper-puissance américaine : même si son économie ne dépend plus guère du pétrole de cette région, elle entend à terme contrôler le plus largement possible la production et la commercialisation d’une source d’énergie demeurée vitale et susceptible de fournir à la future Europe ou à la Chine de demain les moyens qui pourraient leur permettre de contester l’hégémonie du nouvel Empire mondial.

Ispahan et l’art des Séfévides

Jean-Paul Roux
Ancien directeur de recherche au CNRS Ancien professeur titulaire de la section d’art islamique à l’École du Louvre † 2009

 

Le fondateur de la dynastie des Séfévides, Chah Ismaïl (1501-1524), brute sanguinaire, était aussi un homme de culture et de goût. Il aimait les beaux objets, métaux, verres, céramiques, les beaux tissus et s’éprit de peinture. Sous son règne, naquit l’école de peinture séfévide qui exerça une influence dominante sur les autres arts, tels la céramique et le tapis. L’époque des Séfévides fut aussi marquée par l’essor de l’architecture, tout particulièrement à Ispahan, érigée en capitale par Chah Abbas le Grand. Jean-Paul Roux évoque pour nous l’essor artistique au temps des Séfévides et aussi ses limites.

 

Suprématie de la peinture sur la production artistique

Lorsque Chah Ismaïl arrive au pouvoir, Hérat fait indéniablement figure de capitale des arts, en particulier de la miniature ; son école, fleuron de la Renaissance timouride, avait produit avec des maîtres comme Behzad, les chefs-d’œuvre du génie iranien. Dès qu’il eut pris la ville, le chah invita artistes et artisans à venir travailler à Tabriz, sa capitale – Behzad y arriva en 1522 – qui devint le successeur de la grande cité afghane. Ainsi naquit l’école de peinture séfévide des XVIe et XVIIe siècles, illustrée par une vingtaine de grands maîtres dont Muzaffer Ali – neveu de Behzad – et Reza Abbassi – Aga Riza vers 1565-1635 – qui travailla par ailleurs quelque temps en Inde, et plus tard, Muhammad Qasim. Si, dans ses débuts, la peinture iranienne dépend largement de la tradition timouride, elle se détache peu à peu d’elle pour suivre sa propre voie, pour ensuite subir la double influence, au reste contradictoire, de la Chine et surtout de l’Occident. Des artistes comme Muhammad Zaman, mort en 1700, se rendent à Rome tandis que des Occidentaux viennent peindre en Iran et s’iranisent ; ainsi dans la seconde moitié du XVIIe siècle, cet Ali Quli Beg que l’on nommait faranghi, ce qui ne veut pas dire nécessairement français, mais européen.

Les manuscrits séfévides doivent leur beauté à la grâce, à la joliesse, à la richesse décorative des détails, à l’élégance, peut-être un peu trop maniérée, des jeunes gens habillés avec recherche qui prennent des poses nonchalantes, et à la magie des couleurs éclatantes. Elle manque en revanche de puissance, peut-être d’originalité, et respecte trop les maîtres. Ainsi, Riza Abbassi fixe pour tout le XVIIsiècle les traits, les vêtements, les coiffures des élégants de la cour.

Les peintres exercent une dictature presque absolue sur la production artistique. Fabricants de tapis et céramistes s’inspirent de leurs œuvres, tandis que les tisserands, comblés d’honneurs, travaillent en collaboration avec les miniaturistes qui dessinent pour eux des cartons, dont ils reproduisent les fleurs très réalistes, les jardins chinois, voire les personnages.

L’influence européenne stérilise peut-être quelque peu les artisans ; le fait est patent chez les verriers, dont l’art renaît après une certaine éclipse, mais qui pâtissent de leur trop grande servilité envers l’art italien. Les métaux paraissent de qualité médiocre, en comparaison de ce qu’ont produit les siècles antérieurs. Quant aux céramistes, ils semblent concentrer tout leur génie à l’exécution du décor architectural, dont les commandes sont surabondantes, et ils négligent un peu les objets manufacturés. C’est à peine si l’on peut inscrire à leur crédit la production de quelques belles pièces en semi-porcelaine, dues au goût des chinoiseries, à l’influence des collections de pièces importées de Chine.

Le seul art industriel qui s’épanouit complètement et atteint aux plus hauts sommets est celui du tapis. Les chah ont créé, dans la capitale et en province, des manufactures d’État où les artisans se contentent souvent de copier des peintures. Contrairement au tapis ottoman qui affectionne les motifs géométriques, celui des Séfévides privilégie les motifs floraux souvent disposés dans des réseaux d’arabesques autour d’un médaillon central. En nœuds serrés, qui peuvent être rehaussés de fils de soie, ils présentent, dans des compositions à la fois raffinées et vivantes aux coloris chatoyants, la plus grande variété de dessins. Souvent des animaux poursuivis par des cavaliers bondissent parmi les fleurs et les arbustes – tapis de chasse – ; souvent, des productions plus froides, représentent des parcs aux parterres rectangulaires séparés par des canaux – tapis jardins. L’Europe, qui ne connaissait guère auparavant que les tapis turcs, s’en engoue et le chah en fait volontiers cadeau aux souverains étrangers, surtout au XVIIe siècle. C’est par centaines que nos musées conservent des tapis dits polonais, depuis qu’un prince de Pologne en a présenté un à Paris à l’exposition de 1878.

Ce goût pour la couleur éclatante et vive, pour le raffinement du décor, s’exprime peut-être plus encore dans la céramique de revêtement mural. Elle recouvre tout l’intérieur et l’extérieur des monuments religieux – sinon des palais pour lesquels on préfère en général la peinture – de telle façon que ceux-ci, dont les mérites architecturaux ne sont pourtant pas minces, semblent uniquement conçus pour la recevoir. Toutes les techniques, toutes les formes, tous les décors imaginables sont mis en œuvre. On redécouvre même le lustre métallique tombé dans l’oubli. On préfère certes la mosaïque, mais l’immensité des besoins, la hâte qu’on a de les satisfaire, incitent souvent à employer des carreaux de faïences, plus économiques et moins longs à mettre en place. Aux grandes surfaces monochromes qui rutilent au soleil, s’opposent des panneaux entièrement décorés de flore, d’arabesques et d’épigraphie dans les édifices du culte, de scènes de genre et de cour ou encore de grandes images comme celles du Sagittaire qui orne sur la place royale d’Ispahan la porte d’entrée du bazar.

 

L’épanouissement de l’architecture

On dit souvent que l’architecture séfévide est née tardivement, quand Chah Abbas le Grand fixa sa capitale à Ispahan (1598), qu’elle n’a guère intéressé les provinces et l’on se montre volontiers sévère à son égard. Certes les Séfévides n’innovent guère, sont peu originaux, mais conduisent cependant au complet épanouissement des plans et des volumes inventés avant eux ; leurs monuments font tantôt montre d’une belle hardiesse, tantôt d’une grande délicatesse.

S’il est vrai qu’Ispahan possède un ensemble architectural unique qui suffirait à assurer sa gloire – mais que d’autres beautés n’a-t-elle pas encore ! – elle ne retint pas seule l’activité des architectes et ceux-ci n’attendirent par Chah Abbas pour construire. Dès 1513, on érige à Ispahan le mausolée de Harun Vilayet qui porte, selon certains, une des plus belles parures de céramique que l’on puisse voir en Iran. À Ardébil, berceau de la famille séfévide, ils mettent très tôt en chantier un complexe qui ne sera achevé qu’au XVIIe siècle, avec mausolée, mosquée et un petit édifice original de plan cruciforme sous coupole servant à exposer les objets rares et précieux, en particulier les porcelaines de Chine – un musée ! Dans maintes villes, des travaux importants sont réalisés pour refaire, consolider et surtout décorer des monuments anciens : à Ispahan dans la Grande mosquée seldjoukide, dans la ville sainte de Qom au tombeau de la sœur de l’imam Riza morte en 815, dans celle – non moins sainte – de Mechhed à la mosquée de Gawhar Chad – où le dôme est reconstruit en 1575 – et dans sa banlieue où est érigé en 1617-1622 le tombeau de Khwadja Rabbi que l’on prendrait volontiers pour un petit pavillon de plaisance, enfin à Chiraz où la madrasa du Khan (1615) a un ravissant décor d’arbres, de fleurs et d’oiseaux. Ils travaillent aussi dans les villégiatures royales de la mer Caspienne pour élever des palais qui ne nous sont pas parvenus. C’est la grande faiblesse de l’époque de construire vite et sans solidité : Ispahan en a beaucoup souffert.

Cela ne veut pas dire que les chefs-d’œuvre des Séfévides ne soient pas à chercher dans leur capitale. Ils la parent de manière incomparable et en font une grande ville d’art. Nulle part ailleurs en Asie ne se trouve sans doute une cité où, malgré les déprédations, l’on sent encore la conception d’un seul jet et l’évident souci d’urbanisme. Elle s’étend pour l’essentiel en demi-cercle au sud de l’antique fondation seldjoukide, à l’emplacement qu’occupaient jardins et terrains vagues. Une grande voie triomphale, le Tchahar Bag – les « Quatre Jardins » – orientée presque exactement dans la direction nord-sud en forme en quelque sorte l’axe. Large d’environ soixante-dix mètres, longue de plus de trois kilomètres, elle descend en pente douce vers la rivière, le Zayendeh Rud, la franchit par un puissant et gigantesque pont à trois niveaux de circulation et portant pavillons, le pont Allahverdi Khan ou de Djulfa, puis se poursuit jusqu’à l’ancien parc de Khazar Djerid couvrant deux cent cinquante hectares, aménagé vers 1650 sur douze terrasses successives. Au centre de l’avenue court un canal qu’interrompent de proche en proche des fontaines en onyx et que flanquent deux allées cavalières et des bordures de platanes. À droite et à gauche s’élevaient pavillons et palais – on en compta jusqu’à vingt-deux – aujourd’hui disparus, et ce très bel ensemble qui a enchanté tant de voyageurs des temps anciens, et qui heureusement subsiste, la madrasa Mader-i Chah – Mère du Chah – de 1704-1714, avec ses splendides céramiques, ses cent cinquante cellules pour étudiants réparties sur deux étages, et le caravansérail qui la jouxte, aujourd’hui transformé en hôtel. Hélas, le Tchahar Bag n’est plus que l’ombre de lui-même.

Il ne reste rien d’une autre avenue parallèle à la première qui devait partir des palais royaux et atteindre un second pont, un pont-barrage, le Pol-i Khadju, à vingt-quatre arches, très imposant par sa puissance architecturale et allégé par six pavillons semi-octogonaux.

La place royale, Meidan-i Chah – rebaptisée place de l’Imam – a aussi souffert, mais moins. Elle a perdu les canaux et les arbres qui l’entouraient ; les multiples cellules qui servaient de boutiques sont défigurées par de hideux rideaux de fer rouillés et elle sert de parking. Très vaste – cinq cent vingt et un mètres sur cent soixante – elle est fermée par une succession ininterrompue de petits magasins voûtés, sous terrasses, qu’interrompt de chaque côté le porche d’entrée d’un grand monument.

C’est au sud, la Masdjid-i Chah, la mosquée du roi – devenue bien sûr de l’imam – érigée entre 1611 et 1629, grandiose édifice d’un équilibre parfait et d’une extraordinaire somptuosité de décor pour lequel on dut utiliser, estime-t-on, dix-huit millions de briques et cinq cent mille carreaux de revêtement. Presque carrée – cent mètres de côté –, élevant son dôme à cinquante-deux mètres et sa coupole intérieure à trente-huit mètres sous clef, elle présente le plan classique à quatre iwan – voûte en berceau brisé fermée de trois côtés et béante sur le quatrième – ouvrant sur une cour rectangulaire de soixante-dix mètres sur soixante. La salle de prière entoure sur trois côtés l’iwan principal qui fait face au grand vestibule, construction savante dont l’articulation permet le raccord du sanctuaire orienté vers La Mecque à la place qui ne l’est pas.

C’est au nord, regardant la Masdjid-i Chah, la porte du bazar, du Qasiriya, – le « césarien », l’habitude s’étant conservée de se référer à César pour les marchés –, une ville dans la ville, un incroyable dédale de ruelles sous voûtes où se nichent bains, caravansérails, écoles, oratoires – madrasa Abdulllah, mosquée Ali…

À l’est, s’élève la mosquée du chaikh Lutfullah (1598-1603), sans minaret et sans cour, ce qui laisse penser qu’elle servait d’oratoire au souverain, revêtue de lambris, éblouissant par l’intensité de leur couleur, du vert et du bleu sur lequel se détachent en blanc les épigraphies, un des joyaux d’Ispahan.

À l’ouest s’étendaient les jardins royaux de Naqsh-i Djam – « Image du monde » – copiés sur ceux de Tamerlan à Samarkand. On y accédait par le quatrième monument de la place, « la Sublime Porte » – Ali Kapu –, un palais s’élevant sur sept étages interrompus à mi-hauteur par une vaste terrasse couverte, à sveltes colonnes élancées, la tribune d’où le chah et la cour assistaient aux parties de polo, le sport national, à des défilés, à des fêtes ou aux exécutions capitales. De l’ensemble palatial, il ne reste que deux témoins, l’un refait au XVIIIe siècle, la salle du trône, dit Tchehel Sutun, les « Quarante Colonnes », qui ne sont en réalité que vingt, mais dont, dit-on poétiquement, le nom provient de ce que celles-ci se reflètent sur le miroir d’eau qui le précède ; l’autre nommé les « Huit Paradis » – Hacht Behecht (1669) – avec huit appartements peut-être pour des favorites du harem. Les peintures murales qui les ornent – ou les ornaient, car plusieurs ont disparu récemment – présentent de grandes compositions florales où volent des oiseaux, des scènes de genre, de guerre et des portraits, parmi lesquels ceux d’Européens.

On croit avoir tout vu quand on quitte la Place du Chah. Il reste encore bien des choses à découvrir dans l’Ispahan séfévide, des mosquées comme celles d’Ali, de Zoleimat, du Médecin – Hakim –, de Sarutaghi, celle dite Rouge, très ruinée – des XVIe et XVIIe siècles –, la madrasa de Baba Rukn al-Din (1629), saint aussi vénéré qu’inconnu, et cette intéressante synthèse de l’art chrétien et de l’art iranien classique que sont les églises du quartier arménien de Djulfa, celle de Bethléem, la cathédrale Saint-Sauveur, nommée familièrement Vank, que sais-je encore ? Il y a plus de trois cents monuments historiques dans la ville.

Jiroft, un nouveau regard sur les origines de la civilisation orientale

Jean Perrot

Directeur de recherche honoraire au CNRS

Correspondant de l’Institut

De superbes vases de chlorite découverts fortuitement aux confins du Balouchistan, dans le sud du plateau iranien, à mille kilomètres de la Mésopotamie, ont fait basculer les idées reçues concernant les origines et la formation de la civilisation orientale, au tournant du IVe au IIIe millénaire av. J.-C. Quels éléments nouveaux nous apportent donc leurs riches décors ?

Des fouilles clandestines à l’exploration scientifique

Au cours de l’hiver 2000-2001, dans le bassin de Jiroft, un débordement de la rivière Halil et l’érosion de ses berges mettent au jour une tombe ancienne dont le mobilier comprend des vases et objets en pierre grise ornés, de figures humaines et animales en léger relief rehaussé de pierres semi-précieuses : turquoise, cornaline, lapis-lazuli… C’en est assez pour déclencher une vague de fouilles clandestines qui, pendant de longs mois et sur des centaines d’hectares, vont ravager les sites archéologiques de la région, notamment de vastes cimetières du IIIe millénaire. Les grands marchés internationaux d’antiquités sont bientôt inondés de pièces exceptionnelles qui atteignent des prix fabuleux. Les autorités iraniennes peineront à mettre fin au pillage mais réussiront finalement à récupérer une partie du butin tandis que s’organise en 2002 l’exploration scientifique de la région. La direction d’un programme de recherche est confiée au professeur Yousef Madjidzadeh qui procède à des prospections et à des sondages en même temps qu’à un inventaire des objets retrouvés ; un catalogue richement illustré est promptement publié à Téhéran sous les auspices du ministère du Patrimoine culturel de la guidance islamique. Sa parution est suivie en France par celle d’un numéro spécial des « Dossiers d’Archéologie ». Une deuxième campagne de fouilles est en cours avec la participation de chercheurs français.

Jiroft se trouve dans la province de Kerman aux confins du Balouchistan, dans un vaste bassin intérieur dont le fond est occupé par les marécages du Jazmourian où viennent se perdre les eaux du Halil et du Bampur. Les montagnes environnantes culminent à plus de 4 000 mètres : leurs neiges assurent une alimentation régulière en eau de la plaine alluviale avec ses jardins et ses palmeraies. Une route naturelle s’ouvre cependant vers l’ouest, vers le détroit d’Hormuz et les eaux du golfe Persique et de la mer d’Oman ; au delà, vers les côtes de la péninsule Arabique jusqu’à celles de l’Est africain. Au IVe millénaire av. J.-C. Jiroft est sur la route du lapis-lazuli d’Afghanistan vers la Haute Égypte.

Vases et objets en chlorite

Le matériel arraché aux fouilleurs clandestins comprend plusieurs centaines de vases et d’objets en chlorite, une roche métamorphique locale de couleur grisâtre mais tendre et facile à travailler ; avec eux, des vases en marbre rose – venus peut-être d’Afghanistan –, des statuettes et figurines d’hommes et d’animaux en pierre et en métal – le plateau iranien est riche en minerai de cuivre –, des armes, des cachets, des bijoux, de la poterie… Ces objets sont réputés provenir de tombes, des vastes cimetières qui s’étalent au sud de Jiroft à proximité des vestiges de cités et de forteresses déjà repérés par les prospections et les premiers sondages et qui paraissent avoir été occupées tout au long du IIIe millénaire av. J.-C. Un problème général de chronologie se pose au Moyen Orient pour cette période de 3100 à 2300 av. J.-C. dite des « dynasties archaïques » I, II et III ; ces appellations disent assez notre ignorance. Quelques pièces de poterie du butin de Jiroft peuvent être datées de la fin du millénaire par comparaison avec des poteries du Balouchistan, du Makran et de l’Oman ; d’autres sont plus anciennes par comparaison avec la Susiane ou avec des sites du plateau iranien. Pour ce qui est des vases en chlorite, ils ont été recherchés en leur temps comme objets de prestige ; on les trouve, le plus souvent à l’état fragmentaire, sur nombre de sites archéologiques du IIIe millénaire entre l’Euphrate et l’Indus ; le plus souvent hors stratigraphie. Les archéologues se sont perdus en conjectures sur leur provenance : on a lié leur origine naturellement à la présence de gisements de chlorite ; mais il s’agit d’une roche métamorphique répandue dans les monts du Zagros et aussi en Oman et dans les montagnes de la péninsule Arabique. Le corpus du matériel en chlorite de Jiroft est dominé par trois types de vases ; des coupes dont l’élégant calice en tulipe est orné de bouquetins et d’arbustes fleuris ; de hauts vases tronconiques à bord éversé dont les parois conviennent au déroulement de combats d’animaux ; de petits pots cylindriques qui se prêtent à la représentation de motifs architecturaux ou géométriques. À côté de ces vases se trouvent ce qu’il est convenu d’appeler des « sacs à main » – ils n’en ont que la forme – découpés dans des plaques de chlorite, leurs faces ornées des mêmes motifs que ceux des vases ; découpées de même sont de grandes figures – elles peuvent atteindre plus de 40 cm – d’aigles et de scorpions ; elles portent au dos la trace d’un système de fixation sur une surface plane ; éléments peut-être d’une vaste composition murale ou de quelque « étendard ».

Les techniques mises en œuvre à Jiroft pour le tracé et le modelé des figures, la découpe et l’insertion de la nacre et des pierres de couleur, témoignent de l’existence de plusieurs ateliers : certaines conventions du dessin, des mains notamment, pourraient même permettre d’identifier des artistes. Le recours plus ou moins fréquent à des incisions linéaires allant de pair avec un certain fléchissement du style pourrait être interprété comme un signe du passage du temps. Mais dans l’ensemble, le mobilier en chlorite témoigne d’une unité surprenante étant donné les conditions de son ramassage. Il y a homogénéité de la technique, du style et des thèmes.

L’art de Jiroft est un art en pleine maturité ; il a son vocabulaire, sa syntaxe, ses règles. Il a atteint ce niveau d’élégance dont avait déjà fait montre en Iran, mille ans plus tôt, le décor peint des grands boisseaux de la nécropole de Suse ; il témoigne de cette même recherche de qualité qui porte à la stylisation au-delà de l’observation attentive de la nature. Sur le même horizon la Mésopotamie ne connaît guère, en dehors de sa glyptique dont il est souvent difficile d’apprécier la qualité artistique, que quelques œuvres sculptées.

Une riche iconographie

Jiroft offre une situation assez exceptionnelle en archéologie ; une abondante documentation illustrée y donne à la fois une idée du monde extérieur et de l’imaginaire d’un groupe social, de la vision du monde qui l’entoure, en un lieu donné, à un moment donné, et de l’explication qu’il s’en propose. Autour de l’homme le décor est planté ; il est étonnamment proche de l’actuel ; en accord avec ce que la paléoclimatologie suggérait déjà des conditions dans cette région au IIIe millénaire. Un paysage d’eau et de hautes montagnes, de désert aussi, de palmeraies et de forêt clairsemée, peuplée d’animaux domestiques et sauvages. Les hommes occupent de vastes demeures, en matériaux légers, protégées par de puissantes murailles – leur existence est confirmée par les premiers sondages ainsi que celle de hautes terrasses qui pourraient être à l’origine des ziggurats mésopotamiennes. On reconnaît dans ce tableau d’une part les animaux et les plantes utiles à l’homme : bovidés, bouquetins, palmiers-dattiers – sous cette latitude, et à cette altitude peu favorable aux céréales, les dattes sont à la base de l’alimentation ; d’autre part les animaux dangereux : serpents, scorpions… Il y a des degrés dans la dangerosité : le lion et sa famille constituent des éléments du décor plus qu’une réelle menace ; ils sont à distance des hommes, parfois couchés près de quelque charogne qu’un petit rapace tente de leur disputer. La panthère paraît se laisser manipuler ; elle se range d’ailleurs du côté de l’homme en luttant contre les serpents ; elle est rejointe dans cette chasse par le grand aigle, dominateur.

L’observation n’est pas moins attentive lorsqu’elle s’attache au comportement des humains, au reflet de leurs préoccupations. À l’ordinaire, l’homme est représenté en compagnie de bovidés et dans des scènes qui nous paraissent anecdotiques. D’un intérêt particulier est l’ornementation d’un haut vase tronconique : dans un cadre montagneux, au bord d’une eau courante, un homme est assis sur les talons, les bras levés de part et d’autre vers le poitrail de deux grands bœufs à bosse pacifiquement affrontés. Ce bouvier est vêtu d’une courte jupe serrée à la taille par une large ceinture ; la tête est de profil, le nez fort, une longue chevelure, ondulée, retombe dans le dos. Au registre supérieur, un autre homme est debout, dans le même décor, bras levés vers un arceau, représentant peut-être la voûte céleste ; le personnage est flanqué sur sa droite des symboles du soleil et de la lune.

Lorsqu’il est associé à des animaux dangereux l’homme porte une parure composée de bracelets, d’un collier à médaillon de turquoise et d’un bandeau frontal orné de pierreries. Cet équipement semble avoir pour vertu d’assurer sa protection lorsqu’il maîtrise serpents ou panthères. La même parure se retrouve sur des personnages hybrides : sur des hommes dont la moitié inférieure du corps est celle d’un taureau, d’un félin – lion ou panthère – ou d’un scorpion ; comme si l’on avait voulu par là reconnaître à l’humain un trait de caractère fort, propre à l’un ou l’autre animal. Entre ces êtres qui parfois s’affrontent, il existe une hiérarchie du pouvoir ; on voit ainsi un homme-lion renverser brutalement deux hommes-scorpions.

Images et symboles

La signification profonde de ces représentations nous échappe ; on pourrait y voir un reflet de la société et de ses fractions, de ses tensions et de ses conflits ; les scènes d’affrontements traduisent des formes d’opposition entre forces bonnes et mauvaises ; entre forces favorables à la satisfaction des besoins fondamentaux de l’homme et forces pouvant être cause de souffrance et de mort. D’autres images sont harmonieuses et susceptibles d’éveiller un état poétique, comme le montrent des coupes ornées de bouquetins et de buissons fleuris. Nous sommes en présence d’une mythologie où commence à percer un questionnement, illustré peut-être sur le « vase au bouvier » par cet homme levant les bras vers la voûte céleste, comme à la recherche d’un ordre supérieur ; d’un système dont il a reconnu de longue date le modèle au-dessus de sa tête dans le mouvement régulier des astres et l’alternance des jours et des saisons. La société est alors en quête d’un ensemble de règles, d’une éthique, d’une morale devenue indispensable à la cohésion d’un groupe social de plus en plus nombreux, complexe, stratifié et hiérarchisé.

Que Jiroft se soit trouvé dans une telle situation au début du IIIe millénaire est rendu vraisemblable par la densité déjà observée de l’occupation de la région ; près d’une centaine d’agglomérations – quelques-unes couvrent plus de cent hectares – ont été repérées par les premières prospections au sud de Jiroft, sur une quarantaine de kilomètres sur les deux rives de la rivière Halil. Cette densité est comparable à celle de la basse Mésopotamie et de la Susiane dans le dernier tiers du IVe millénaire av. J.-C. On observe en outre dans l’iconographie de Jiroft, comme en Mésopotamie et en Susiane, une absence de représentation de la divinité, sous la forme conventionnelle d’un personnage à coiffure à cornes. Le concept du divin est sans doute déjà présent sur cet horizon comme le laissent supposer, ici et là, des figurines d’orants et de porteurs d’offrandes : mais ce concept reste flou ; la divinité n’a pas encore pris forme humaine.

Quoi qu’il en soit de l’âge précis des vases en chlorite de Jiroft, leur répertoire iconographique apporte un nouvel outil pour l’analyse de l’iconographie mésopotamienne. À l’évidence celle-ci a emprunté à l’Iran des images et des symboles ; elle n’en a pas fait nécessairement la même lecture ; elle les a imités en confondant parfois les thèmes, en associant des éléments discordants ou en modifiant thèmes et compositions par l’adjonction d’éléments mésopotamiens, comme l’aigle à tête de lion, l’épi d’orge… Il n’en reste pas moins que l’imagerie du plateau iranien a marqué l’imaginaire mésopotamien. De ces données nouvelles, il importera désormais de tenir compte dans toute tentative de reconstitution des commencements de la civilisation orientale.

L’Elam et les Élamites

Dominique Charpin
Directeur d’études à l’EPHE, Sorbonne (section des Sciences historiques et philologiques)

Les Élamites ont vécu sur le plateau iranien du IIIe au Ier millénaire avant J.-C. Ils représentent un paradoxe dans la redécouverte du Proche-Orient ancien : les inscriptions trilingues des rois achéménides déchiffrées au milieu du XIXe siècle comportaient en effet une version en élamite, à côté de celles en babylonien et en vieux perse et pourtant, un siècle et demi après ce déchiffrement, force est de constater que les Élamites restent encore très mal connus.

L’histoire élamite, comme nous l’explique ici Dominique Charpin, reste en effet en grande partie écrite à partir des informations livrées par les civilisations voisines, avant tout celles qui se sont succédé en Mésopotamie. Et les difficultés ne manquent pas : les cadres chronologiques ne sont pas toujours solidement établis et de grandes incertitudes pèsent encore sur l’étude de la géographie historique de l’Élam.

Des indices bien minces…

Cette situation est la conséquence de plusieurs facteurs. Tout d’abord, notre compréhension de la langue élamite demeure très limitée, aussi bien en ce qui concerne le vocabulaire que la grammaire et la syntaxe ; la traduction et l’interprétation de nombreux textes restent donc très incertaines. Il est vrai que le corpus disponible est encore très limité : on ne connaît pas plus de huit cents mots élamites. En outre, bien que la capitale élamite, Anshan (ou Anzan), ait été localisée dans le Fars à Tall-y-Malyan depuis plusieurs décennies, les fouilles n’y ont eu qu’une ampleur limitée. C’est Suse qui reste la ville la mieux connue ; mais une bonne part des recherches archéologiques s’y sont déroulées à l’époque des pionniers, quand les méthodes de fouille étaient encore balbutiantes. Et Suse n’est pas l’Élam : la Susiane – l’actuel Khouzistan – est un prolongement de la plaine de Mésopotamie du sud, tantôt influencée par celle-ci, tantôt rattachée à la civilisation du plateau iranien, l’Élam au sens restreint, dont le nom fut noté NIM « haut [pays] » par les Sumériens.

Une écriture et une civilisation dites « proto-élamites »

L’écriture dite proto-élamite est contemporaine des débuts de l’écriture cunéiforme dans le sud de l’Irak ; on peut donc la dater de la deuxième moitié du IVe millénaire avant J.-C. mais elle constitue une invention indépendante. Le terme de « proto-élamite » pourrait être trompeur, dans la mesure où le système pictographique utilisé ne permet pas d’être sûr que les utilisateurs de cette écriture aient parlé l’élamite ; c’est cependant de plus en plus vraisemblable. Il s’agit avant tout de documents de comptabilité, témoins d’une civilisation très élaborée dont les fouilles de sites comme Tepe Sialk ou Tepe Yahya ont révélé la richesse. L’écriture proto-élamite se répandit progressivement sur tout le plateau iranien ; elle fut en usage jusque vers 2200 avant J.-C., date à partir de laquelle elle ne subsista qu’à Suse.

L’Élam au troisième millénaire

Un certain nombre de souverains « pré-sargoniques » de Mésopotamie se vantent d’incursions sur le plateau iranien. À ces incursions font écho les textes légendaires dépeignant les exploits de Gilgamesh, Enmerkar ou Lugalbanda, qui n’ont pas hésité à affronter leurs redoutables voisins orientaux. La richesse de l’Élam en bois de construction, minéraux et pierres précieuses explique un tel attrait.

Parmi toutes les victoires dont se vanta le roi Sargon d’Akkad (2334-2279 avant J.-C.) figure celle qu’il remporta sur l’Élam, où le pouvoir était aux mains d’une dynastie originaire d’Awan. Plusieurs rébellions furent matées par les fils et successeurs de Sargon : Manishtusu conquit même la lointaine Anshan. Mais la dynastie d’Awan ne fut pas supprimée. C’est à cette époque que l’écriture cunéiforme fut introduite de Mésopotamie en ‘Élam et adaptée pour noter la langue élamite. Le plus ancien témoignage est un traité conclu vers 2250 avant J.-C. par un roi d’Awan avec son homologue Narâm-Sîn d’Akkad ; la tablette, retrouvée à Suse, est malheureusement en très mauvais état et seule une phrase a pu être comprise : « L’ennemi de Narâm-Sîn est mon ennemi, l’ami de Narâm-Sîn est mon ami ».

La fin de l’empire d’Akkad permit à l’Élam de reprendre de la puissance sous le règne de Puzur-Inshushinak (vers 2150 avant J.-C.), qui poussa ses conquêtes jusque dans la région d’Akkad. Ce roi a laissé une série d’inscriptions en akkadien et en élamite, sur des reliefs ou des stèles. Il portait le titre de « prince, ensi, de Suse et chef militaire, shagin, de l’Élam ». L’art de cette époque est très marqué par l’influence mésopotamienne.

L’expansion qui marqua la Mésopotamie à l’époque néo-sumérienne se fit en partie aux dépens de l’Élam. C’est ainsi que le prince Goudea de Lagash se prévaut d’une victoire sur l’armée d’Anshan. Le roi d’Ur Shulgi (2094-2047 avant J.-C.) annexa la Susiane et bâtit à Suse un temple pour le dieu local Inshoushinak, qu’il dota richement. Suse devint le chef-lieu d’une province rattachée directement au « premier ministre », Sukkal-mah, des rois d’Ur. Les relations entre Ur et Anshan, où le pouvoir était aux mains de la « dynastie de Shimashki », furent généralement mauvaises ; le roi Shu-Sîn tenta de les améliorer en donnant une de ses filles comme épouse au roi d’Anshan, mais en vain.

Élamites et Amorrites de 2000 à 1600 avant J.-C.

On attribue souvent la chute de la troisième dynastie d’Ur aux invasions amorrites. Il est vrai que celles-ci jouèrent un rôle important. Mais il ne faut pas oublier que ce sont les Élamites menés par le roi Kindattu qui s’emparèrent d’Ur en 2004 avant J.-C. ; ils emmenèrent le roi Ibbi-Sîn en captivité. Ils tinrent la ville pendant quelques années, avant que le roi d’Isin Ishbi-Erra réussisse à les en déloger.

Les rapports entre les Élamites et les différents royaumes amorrites qui se partagèrent le Proche-Orient de 2000 à 1600 avant J.-C. furent complexes et nous n’en connaissons que quelques aspects. Certains souverains amorrites voulurent entretenir des relations pacifiques avec les puissants maîtres du plateau iranien : régulièrement, des souverains donnèrent une de leurs filles en mariage à des rois élamites. Une des puissances mésopotamiennes issues du démembrement de l’empire d’Ur fut Eshnunna. Cette ville, située non loin de Bagdad, contrôlait l’une des voies d’accès vers le plateau iranien, qui remontait la vallée de la Diyala. Aussi des liens étroits furent-ils rapidement tissés entre la nouvelle dynastie locale et celle d’Anshan. Une fille de Bilalama, Me-Kubi, fut donnée comme épouse à Tan-Ruhuratir, ensi de Suse qui devint roi de la dynastie de Shimashki. Un peu plus tard, le roi d’Isin Iddin-Dagan (1974-1954 avant J.-C.) donna lui aussi une de ses filles en mariage au roi d’Anshan. Dans le courant du XXe siècle avant J.-C., une nouvelle dynastie élamite fut fondée par Eparti – ou Ebarat –, qui prit le titre de « roi d’Anshan et de Suse ». Le mode de transmission du pouvoir à l’intérieur de cette dynastie dite des Epartides a fait l’objet d’âpres débats entre spécialistes, portant notamment sur la question d’un éventuel inceste au sein de la famille royale. La dualité du pouvoir se concrétisa sous les successeurs d’Eparti par une séparation entre le roi d’Anshan – appelé également Sukkal-mah – et le souverain de Suse.

L’orée du XVIIIe siècle avant J.-C. marque le début d’une période où les Élamites intervinrent de plus en plus dans l’histoire de leurs voisins mésopotamiens. Parfois, il s’agit d’arbitrage, comme vers 1770 avant J.-C. lorsque le Sukkal-mah tenta de concilier Hammu-rabi de Babylone et Zimrî-Lîm de Mari, en désaccord sur la délimitation de leur frontière commune sur l’Euphrate. Mais il s’agit aussi de volonté de puissance. Après plusieurs interventions de ses prédécesseurs en direction de la Diyala dans la deuxième moitié du XIXe siècle avant J.-C., le Sukkal-mah Siwe-palar-huppak finit par s’emparer d’Eshunna en 1766 avant J.-C. De nombreux présents lui furent envoyés par le roi de Mari, de même qu’à son frère Kuduzulush, le roi de Suse. Les Élamites se lancèrent ensuite dans une double invasion, vers le nord-ouest en direction de Shoubat-Enlil, et vers le sud-ouest en direction de Babylone. Face à cette situation de crise, la plupart des monarques amorrites firent taire leurs querelles et s’unirent. Le chef de la coalition anti-élamite fut Hammu-rabi de Babylone. De très nombreux détails sur cette guerre ont été livrés par les archives du palais de Mari. Finalement, les Élamites durent battre en retraite. Contrairement à ce qu’on lit souvent, l’Élam ne disparut pas de la scène internationale pour plusieurs siècles ; on soupçonne notamment que les Élamites ont joué un rôle crucial dans le démembrement de l’Empire babylonien sous le fils de Hammu-rabi. Mais les sources nous font alors défaut.

Pour cette époque, les fouilles de Suse ont essentiellement livré des archives familiales, qui montrent l’influence très grande qu’exerça alors la culture suméro-akkadienne dans cette cité, peut-être parce qu’y vivaient des familles ayant quitté les villes d’Umma et de Lagash à la fin de la troisième dynastie d’Ur. En sens inverse, on peut à peine citer quelques incantations en langue élamite retrouvées en Babylonie.

La période médio-élamite

Elle s’étend du milieu du XVe à la fin du XIIe siècle avant J.-C. Trois lignées de souverains se succédèrent, celle des Kidinuides (1455-1405 avant J.-C.), celle des Igihalkides (1405-1205 avant J.-C.) et celle des Shoutroukides (1215-1105 avant J.-C.).

La période des Igihalkides est marquée par une volonté d’élamitisation : les monarques reprennent le titre de « roi d’Anshan et de Suse », leurs inscriptions commémoratives sont en très grande majorité rédigées en langue élamite. Alors que les archives de Haft Tepe, près de Suse, sont encore rédigées en akkadien, des textes administratifs en élamite datant de 1300-1000 environ ont été retrouvés à Anshan. Ce mouvement d’élamitisation ne signifie pas un repli des Élamites sur eux-mêmes : plusieurs rois médio-élamites épousèrent des princesses babyloniennes. Parmi les grandes réalisations de cette époque, il faut noter la construction de la ville de Dûr-Untash-Napirisha – Choga Zanbil, à quarante kilomètres au sud-est de Suse – dont les ruines ont été fouillées par une mission française entre 1935 et 1962. Il s’agit d’une « ville neuve », fondée par le roi Untash-Napirisha (1345-1305 avant J.-C.). Le monument le plus imposant de cet ensemble architectural est la ziggurat, tour à étages, dont la structure a pu être étudiée en détail.

En 1158, un raid du roi Shutruk-nahunte mit fin à la dynastie cassite qui régnait en Babylonie ; de nombreux monuments furent alors emportés à Suse, où ils ont été retrouvés lors des fouilles du début de ce siècle. Il s’agit de plusieurs œuvres de l’époque d’Akkad, comme la stèle de Narâm-Sîn, du Code d’Hammurabi, de nombreux kudurru… Une bonne partie des collections babyloniennes du Louvre a été constituée grâce à ce pillage antique.

La Babylonie passa alors pour plus d’un siècle sous le contrôle de la deuxième dynastie d’Isin (1158-1027 avant J.-C.). Le plus brillant de ses souverains fut Nabuchodonosor Ier (1126-1105 avant J.-C.). Un kudurru nous décrit la victoire décisive que le roi babylonien remporta sur l’Élam et qui permit le retour à Babylone de la statue du dieu Marduk, qui avait elle aussi été emportée en exil.

Anshan fut abandonnée dans le courant du Xe siècle avant J.-C. et l’histoire politique des siècles suivants nous échappe totalement ; plus aucun roi élamite n’est attesté avant Huban-nikash I (743-717 avant J.-C.).

Élamites et Assyriens au premier millénaire

Du point de vue culturel, la période qui va de 717 à 640 avant J.-C. est marquée par une plus grande variété dans l’usage écrit de la langue élamite. En plus des traditionnelles inscriptions votives, on a retrouvé des inscriptions rupestres, une stèle, un grand nombre de textes économiques, quelques contrats et même deux textes littéraires, dont un recueil de présages.

L’histoire politique de l’Élam au premier millénaire, au cours de la période dite néo-élamite, fut d’abord marquée par ses relations avec ses voisins occidentaux et avant tout avec l’Empire néo-assyrien. Le détail de ces relations est très complexe. Les Élamites soutinrent les Chaldéens du sud de la Babylonie contre les Assyriens ; mais ces derniers finirent par l’emporter. Les relations hostiles entre Élamites et Assyriens s’apaisèrent après la bataille de Halule (691 avant J.-C.) et la destruction de Babylone par Sennacherib en 689 avant J.-C. Un brusque retournement eut lieu dans la première moitié du règne d’Assurbanipal, en 664 avant J.-C. La plus célèbre des péripéties de cette guerre féroce est immortalisée dans un célèbre bas-relief du palais de Ninive, le fameux « banquet sous la treille » : Assurbanipal et son épouse sont installés dans un jardin, tandis qu’à la branche d’un arbre est attachée la tête du roi élamite Te’umman, décapité à la suite de sa défaite sur les bords de la rivière Ulaï. Le récit de la prise de Suse en 646 par Assurbanipal dans ses annales témoigne également de la dureté de l’affrontement entre les deux puissances.

La survie de l’élamite sous les néo-Babyloniens et les Achéménides

L’État élamite survécut cependant à ces épreuves. Lorsque l’Empire néo-babylonien supplanta son prédécesseur néo-assyrien, des relations furent rétablies avec les Élamites : lors de son accession au trône en 625 avant J.-C., Nabopolassar leur avait rendu les statues de leurs divinités que les Assyriens avaient emportées à Uruk. Cet État élamite tardif coexista avec la puissance mède dans le nord de l’Iran et la montée du royaume perse dans le Fars.

La conquête par le perse Cyrus de la totalité du territoire iranien mit fin à l’histoire élamite proprement dite vers 540 avant J.-C. Mais la culture élamite ne disparut pas du jour au lendemain. L’élamite fut utilisé par les souverains achéménides dans leurs inscriptions rupestres, comme celle de Darius Ier à Bisutun. Deux lots de plusieurs milliers de textes comptables en élamite ont été découverts à Persépolis et témoignent de la présence de scribes élamites dans l’appareil administratif des rois achéménides.

L’Empire mongol, de l’art de la conquête

Jean-Paul Roux
Ancien directeur de recherche au CNRS Ancien professeur titulaire de la section d’art islamique à l’École du Louvre † 2009

En 1164 peut-être – les dates ne sont pas sûres – au nord du pays qui deviendra la Mongolie, un homme et un garçon de neuf ans, Temüdjin, séjournent chez un chef de tribu des Qonggirat. Ils sont bien accueillis, et, comme on se plaît, on décide de fiancer le fils du visiteur à la fille de l’hôte et de laisser le garçon en séjour dans la famille de sa future femme. Quand le père part, il dit : « Mon fils a peur des chiens. Ne le laisse pas effrayer par des chiens. » Cet enfant qui craint les molosses va devenir Gengis Khan, le plus grand conquérant de la terre, celui qui vivra, selon le mot du grand orientaliste Paul Pelliot, la plus prodigieuse aventure que le monde ait connue. Pour la découvrir, suivons Jean-Paul Roux, auteur de nombreux ouvrages parmi lesquels une Histoire de l’Empire mongol (Fayard-1995).

Un petit Mongol devenu empereur « océanique »

Temüdjin appartient à ce peuple venu depuis peu de sa Mandchourie ancestrale dans les steppes magnifiques de la Mongolie, au milieu des tribus turques qui depuis plus d’un millénaire en ont fait leur patrie. Turcs et Mongols sont cousins : ils relèvent de la même famille linguistique, celle des altaïques, ont la même religion, celle du Dieu-Ciel, et le chamanisme, mais parlent des langues différentes et n’ont pas atteint le même degré de civilisation. Les Mongols sont des barbares mal dégrossis, analphabètes, qui ne se savent pas encore « Mongols », bien qu’ils aient déjà une certaine conscience nationale et aient tenté au XIIe siècle de se fédérer.

Qui oserait miser sur Temüdjin ? Il n’a que peu d’atouts et les perd d’emblée. Son père est assassiné par les Tatars en quittant les Qonggirat. Sa mère, en charge d’enfants – cinq nés d’elle et deux d’une concubine de son mari – se fait expulser de son clan et doit mener avec eux une existence vagabonde, « se nourrir d’aulx et d’oignons sauvages », « se disputer les poissons » qu’ils pèchent ou les oiseaux qu’ils tirent avec leurs petits arcs. Ils survivent néanmoins, et Temüdjin peu à peu sort de la misère. Il se fait des relations chez les puissants, noue des amitiés fidèles, épouse la petite fille avec laquelle il a été fiancé, car on tient ses engagements chez les Mongols, ce qui lui donne enfin un statut social. Il retrouve son clan, s’y forge une place et finit par en prendre la tête. Il a déjà dépassé la quarantaine, mais les épreuves l’ont formé et l’avenir s’ouvre à lui. Il commence par se venger des Tatars qui ont tué son père, les détruit, dit-on. En réalité il les vassalise et se sert d’eux, car se sont des guerriers redoutables, comme d’avant-garde. Ils en acquerront une renommée durable et leur nom, sous la forme Tartare, finira par désigner tous les peuples turco-mongols qui ne relèveront pas de l’Empire ottoman. En même temps, il noue des liens étroits avec les Öngüt, turcophones chrétiens qui pâturent le long de la Grande Muraille, donnant aux chrétiens une position enviable, et il achève l’unification de la Mongolie. En 1206, une assemblée générale, un quriltaï,le proclame empereur « océanique », c’est-à-dire universel, Tchingis Qaghan, dont nous avons fait Gengis Khan. Un grand projet l’inspire : pour que règne enfin la paix, il ne doit y avoir qu’un seul souverain sur la terre comme il y a un seul Dieu dans le ciel, même s’il y faut le sacrifice d’une génération.

Un immense empire construit en quelques décennies

On a alors l’impression que l’histoire, qui a été si lente, s’accélère. Pourtant, si elle nous paraît rapide, elle ne l’est pas pour ceux qui la font. Tout est pesé, rien n’est laissé au hasard. Les Mongols commencent, en 1207, par s’assurer du sud de la Sibérie, réserve de tribus forestières toujours prêtes à déferler sur les steppes, et des Tangut qui dominent au sud du Gobi. Ils s’attirent le concours des Ouïghours (1209), Turcs qui ont développé la grande civilisation du Xinjiang et leur fourniront leur alphabet et les cadres de leur future administration – et un peu plus tard les mongolophones de Chine, les Khitan. Alors, tranquilles sur leurs frontières, les Mongols commencent la conquête du monde. Quinze ans après le quriltaï de 1206, ils se trouvent au Caucase, sur l’Indus, au sud du Hoang-ho. Au bout de quelque trente ans, ils sont à Ispahan, à Moscou, et, quatre ou cinq ans plus tard, à Cracovie, Budapest, Zagreb, en Anatolie, au Cachemire, au Tibet. Et ce n’est pas la fin. Quand Gengis Khan meurt en 1227, l’impulsion qu’il a donnée est telle que ses successeurs n’ont qu’à poursuivre son œuvre. Il est vrai que les quatre premiers, Ögödeï (1229-1241), Guyuk (1246-1249), Mongka (1251-1259) et Khubilaï (1260-1284) sont comme lui des génies, et que le régent Tului (1227-1229), comme les régentes, qui assurent les intérims, sauf l’une peut-être, ne déméritent pas.

Les conquêtes ne se racontent pas en quelques lignes. Tout au plus peut-on, région par région, donner leurs résultats. Ils laissent pantois. Dès 1207, le sud de la Sibérie est donc soumis. La Mandchourie l’est en 1214-1215. En 1209, avec les Ouïghours, le Turkestan oriental entre dans l’Empire, comme le fera, pacifiquement aussi, le Tibet en 1239.

La campagne de Chine, complétée par celles du Yun-nan (1253), qui n’est pas encore chinois, d’Indochine (1237-1258) et de Birmanie (1277-1278), demande un prodigieux effort : pour progresser dans les forêts et les rizières, les cavaliers doivent se faire fantassins et les Mongols, si j’ose dire, Chinois. Commencée en 1211, elle ne se terminera que soixante-huit ans plus tard, en 1279. On comprend que les Mongols ne puissent pas devenir en même temps Indiens en Indes, Bédouins en Égypte, Francs en Europe, et marins pour conquérir les îles : ils ne réussiront pas à débarquer au Japon en 1243, ni à Java en 1293.

Les opérations en Asie occidentale et en Europe orientale, n’étant pas si lointaines, sont plus vite menées. Après le raid fantastique des deux généraux Djébé et Sübötei qui contournent la Caspienne avec quarante mille hommes et vainquent au passage Iraniens, Géorgiens, Kiptchaks et Russes, le Turkestan occidental, l’Afghanistan, l’Iran sont annexés en 1230-1231 ; les Seldjoukides d’Asie Mineure, vaincus, se reconnaissent vassaux (1243) : ils le resteront jusqu’en 1334, et c’est sous leur loi que les Ottomans commenceront leur carrière (1299). L’Arménie se rallie d’enthousiasme en 1244. L’Irak est conquis en 1258, Bagdad pillée et le calife abbasside mis à mort. L’islam croule. Mais, en 1260, après avoir laissé de faibles troupes d’occupation en Syrie, les Mongols subissent leur première défaite devant les Mamelouks et doivent se retirer.

Plus au nord, en Europe orientale, toutes les principautés russes et le grand royaume des Bulgares de la Volga-Kama sont occupés entre 1236 et 1241. Les Mongols entrent alors en Pologne, brûlent Cracovie, défont les Allemands près de Wahlstadt (bataille de Liegnitz, 1241), font en Hongrie une de leurs plus belles campagnes, puis s’en vont, en laissant ou non des gouverneurs ou des agents.

En ce milieu du XIIIe siècle, les chevaux des Mongols boivent l’eau du Pacifique, de l’océan Indien, de la Méditerranée et de l’Adriatique. On peut espérer, ou craindre, qu’ils aillent encore plus loin, que le rêve devienne réalité, que tout l’ancien monde soit réuni sous leur autorité. Ils ont pourtant atteint à peu près leurs limites. L’empire est trop grand. Ses chefs, trop éloignés les uns des autres, pensent plus aux intérêts locaux qu’à l’intérêt général. Ils ne s’entendent même plus entre eux. Trop d’étrangers sont à leur service ; trop d’entre eux sont retournés achever leur vie dans leur yourte natale ; parmi ceux qui restent, les antiques vertus se meurent. Quand, en 1260, Khubilaï transfère la capitale de Mongolie (Karakorum) en Chine à Khan Baliq, « la ville du Khan », Pékin, l’empire n’a plus qu’une unité fictive. Chacun des grands apanages (ulus) est de fait indépendant et souvent en conflit avec les autres : celui d’Extrême-Orient qui prend place dans l’histoire chinoise sous le nom dynastique de Yuan ; celui d’Asie centrale, dit de Djaghataï, dont les ultimes héritiers régneront jusqu’en 1920 ; celui des Ilkhans d’Iran, celui de Kiptchak, ou Horde d’or, qui asservit la Russie pendant deux siècles et demi.

L’art de la conquête

Deux questions principales se posent à l’historien : comment de telles conquêtes furent-elles possibles ? Comment une telle domination a-t-elle pu durer plus ou moins longtemps ? Trop de facteurs entrent en jeu pour que les réponses soient complètes, mais on peut essayer de mettre en évidence les principaux.

Les victoires sont dues au génie de Gengis Khan et de ses premiers successeurs ; à la robustesse physique et morale des Mongols ; à leur engagement total ; à la supériorité de leur armée, qui n’est pas une horde anarchique, mais une force disciplinée, structurée en unités de dix, cent, mille et dix mille hommes, sans doute sur le modèle des Perses achéménides, aux effectifs considérables pour l’époque – cent à deux cent mille Mongols peut-être, non compris les fédérés – possédant les meilleurs chevaux du monde, les meilleurs arcs ; à l’efficacité de l’intendance, de l’espionnage, de la propagande ; à l’emploi de la terreur – anéantissement de ceux qui résistent, destruction totale des villes où parfois sont tués jusqu’aux chiens et aux chats – et à la clémence envers ceux qui capitulent.

Il n’est pas moins certain que la durée de la domination mongole découle d’abord de ces vertus qui ont assuré la victoire et survivent dans la paix ; de la qualité et du dévouement des collaborateurs que les Mongols ont su recruter, Ouïghours et Khitan, mais aussi Chinois ou Iraniens ; de la solidité de leur administration ; de leur honnêteté, de leur désintéressement, de leur incorruptibilité, de leur justice, implacable mais égale pour tous ; de la paix qu’ils ont établie en mettant fin aux rivalités tribales ou provinciales, aux guerres féodales, au banditisme, en détruisant les sectes – ainsi les invincibles Assassins ismaéliens d’Iran – ce qui a permis un développement sans précédent du commerce et des relations internationales, encouragés et rendus plus aisés par la suppression des frontières et l’aménagement des axes de communication ; de leur totale tolérance religieuse dans un univers qui ne connaissait que trop les persécutions et les conflits confessionnels, mais aussi de la reconnaissance de chaque croyance, du grand respect qu’ils avaient pour les choses religieuses, les prêtres ou les agents du culte ; enfin, et ce n’est qu’une conséquence de tout le reste, de la rapide reconstruction de ce qui avait été détruit, d’un remarquable essor culturel et scientifique.

Il ne s’agit pas de passer sous silence les horreurs, les destructions, les massacres qui ont accompagné la marche triomphante des conquérants. Mais le fait est là, on les oublia, on n’en voulut voir que les fruits. Il suffit pour s’en persuader de comparer les réactions des Européens au temps de la ruée – « [ce sont] les fils de l’enfer […], des êtres inhumains qui ressemblent aux bêtes […], terribles à regarder et indescriptibles » – à celles qu’ils auront cinquante ans plus tard quand un Marco Polo dira de Gengis Khan : « Il mourut, ce qui fut grand dommage, car il était prud’homme et sage », quand un Joinville écrira : « Il tint le peuple en paix. »

Un rôle éminent au regard de l’histoire

Un des effets les plus évidents de l’Empire mongol fut le brassage des populations et l’établissement de relations entre des peuples que tout séparait. Il y eut d’abord les déportations forcées ou volontaires, celles de ces Allemands installés en Asie centrale sur le Talas, de ces Iraniens qui le furent au Yunnan, où ils importèrent l’islam qui y vit encore, de ces Alains du Caucase qui entrèrent dans la garde impériale à Pékin, d’une Pâquette de Metz et d’un Guillaume Buchier que Guillaume de Rubrouck rencontra à Karakorum… Il y eut les voyageurs, des missionnaires d’abord, souvent ambassadeurs : Simon de Saint-Quentin en 1253, Plan Carpin qui alla le premier en Mongolie en 1245-1247, Rubrouck ou Héthum, roi d’Arménie, qui le suivirent dix ans plus tard ; et, en retour, ces Asiatiques qui se rendirent en mission en Occident et dont le plus connu est un Turc né au nord de Pékin, Rabban Cauma, qui vint à Rome et à Paris où saint Louis lui fit, notamment, visiter la Sainte Chapelle (1287-1288). Il y eut ensuite les commerçants, incroyablement nombreux sans doute, bien qu’un seul, Marco Polo, nous soit bien connu (1270-1295), et les aventuriers, voyageurs curieux comme le Marocain Ibn Battuta (1326-1345), ou en quête d’emplois, de profits ou d’émotions comme ce Buscarello ou cet Isol le Pisan qui furent au service des Khans. Puis il y eut à nouveau des missionnaires, chargés d’organiser les chrétientés d’Orient : Jean de Monte Corvino, archevêque de Pékin en 1285, André de Pérouse, Odoric de Pordenone, Jean de Marignoli, et tant d’autres.

Presque tous ceux que nous connaissons ont écrit des lettres ou récits de voyages qui apportèrent à l’Europe une masse de renseignements, vrais ou erronés, des « merveilles » dont il était difficile de faire le tri : que penser des morceaux de papier qui remplaçaient les pièces d’or ou d’argent, des pierres noires qui brûlaient, des hommes n’ayant qu’un œil sur le front ? On prit du moins conscience de l’immensité du monde, qu’il était des univers religieux qu’on ne soupçonnait pas, tel celui du bouddhisme. On fut ébloui par la richesse et la somptuosité de l’Orient, par les profits inouïs qu’on pouvait y réaliser. Quand l’Empire mongol s’écroula, quand la route qu’il avait ouverte fut fermée, les Européens qui ne pouvaient plus se rendre en Inde et en Chine n’eurent alors qu’une idée : trouver une autre voie d’accès – une des raisons essentielles des grandes découvertes maritimes d’un Colomb ou d’un Magellan.

Cela suffirait à montrer le rôle joué par l’Empire mongol dans l’histoire du monde. Ce ne fut pas le seul. Partout son action fut déterminante en cent grandes ou petites choses. En Chine, le centre de gravité se déplaça vers le nord, Pékin remplaça X’ian ou Nankin. Le Yunnan fut intégré au monde des Hans. Le Tibet, le Xinjiang, l’Indochine furent l’objet des revendications chinoises parce qu’ils avaient relevé de l’autorité des Yuan. Les religions étrangères, christianisme, manichéisme, bouddhisme, protégées par les Mongols au nom de la liberté religieuse, et aussi parce qu’ils avaient de la sympathie au moins pour deux d’entre elles, commencèrent à être persécutées et à décliner. Le tapis, art essentiellement nomade, devint art chinois ; le théâtre populaire, enfin reconnu, donna naissance au célèbre san-kiu… Au Proche-Orient, l’islam qui avait perdu sa souveraineté et souffert de la rivalité chrétienne prit une éclatante revanche et les chrétiens, parce qu’ils avaient collaboré, devinrent suspects. Les Turcs furent stoppés dans leur marche vers l’ouest et, quand celle-ci reprit, l’équilibre des forces basculait en faveur de l’Europe. Les Mamelouks, parés de l’immense prestige d’avoir été les seuls à vaincre les Mongols, purent redonner à l’Égypte un éclat presque égal à celui de l’Antiquité. En Europe, ce fut la fin de la Hongrie, en passe de devenir une grande puissance, la colonisation par les Allemands de la Silésie dépeuplée, la vassalité de la Russie qui n’en finirait pas, et cette empreinte que les Mongols ont laissée sur elle et qui s’est manifestée encore dans maints traits du régime soviétique…

On ne s’y trompa pas. L’Empire mongol avait été un des grands moments de l’histoire et on rêva longtemps de le reconstituer. Retournés dans leurs steppes, les Mongols eux-mêmes le tentèrent, en un temps (XVIe siècle) où les nomades commençaient à être hors de jeu. Ils étaient les seuls peut-être à n’avoir rien gagné à leur immense aventure, si ce n’est de constituer un peuple et d’avoir un pays. Plus que Tamerlan (1370-1405) dont les conquêtes ne furent pas constructives, ce sont ses descendants, les Timourides, qui, sous d’autres cieux, aux Indes, et avec moins d’ampleur, fondèrent un empire portant leur nom, celui des Grands Moghols. Et quand les Mandchous voulurent conquérir la Chine pour y fonder la dernière dynastie impériale, celle des Qing, ils commencèrent par chercher leur légitimité chez les Mongols (1634). Ceux-ci, en espérant une résurrection, y trouvèrent l’esclavage.a