Yazd et les Guèbres

La cité des zoroastriens
Une oasis, une cité
« La cité de Iasdi est une des plus fameuses du pays, en laquelle se font grandes traffique de marchandises & en icelle y a semblablement de subtils ouvriers qui besognent en soye, ils tienent la loy de Mahumet… », telle est la description que Marco Polo fit de la ville de Yazd en 1272. Oasis du plateau persan, située à la charnière entre les déserts du Dasht-e Kavir et du Dasht-e Lut, la ville de Yazd était déjà connue à l’époque du royaume des Mèdes, au VIIe siècle avant notre ère, et la légende veut que le héros Rostem – l’équivalent d’Héraclès chez les Perses – y ait séjourné. Elle doit son existence au remarquable système des qanats, longues galeries creusées dans la nappe phréatique qui permettent de collecter suffisamment d’eau pour alimenter la cité et irriguer les palmeraies et jardins d’alentour. Cité caravanière et ville des caravansérails dès l’époque achéménide, elle appartint ensuite aux empires séleucide, parthe puis sassanide avant d’être prise, en 642, par les Arabes porteurs de la bannière conquérante de l’Islam. Au Xe siècle, Yazd est décrite comme une ville prospère, ceinte de remparts et fermée de deux portes de fer : Bab-Izad et Bab el Masdjid. En 1119, l’Atabeg Alau ed Dowleh y fit édifier la grande mosquée du Vendredi qui, remaniée au XIVe siècle, s’ouvre par un portail à arc persan en carène – un pishtaq – exceptionnellement élancé. Au XIIIe siècle, les grandes voies commerciales et, singulièrement, la route de la soie, empruntaient un passage plus septentrional. L’intérêt ainsi réduit de Yazd lui permit d’échapper aux destructions des hordes mongoles de Gengis Khan. En 1326, le gouverneur mozzafaride Saïk Rok ed Din y fit construire une koulilié, ensemble comprenant une medersa, un observatoire astronomique, une bibliothèque et une mosquée qui, seule, subsiste aujourd’hui. Surmontée d’une coupole sur tambour percé, elle est connue sous le nom de Masdjid-i-Vaqt-O-Saat, la « mosquée de l’Heure », car il y fut adjoint une horloge au XIXe siècle ! En 1380, Yazd fut prise par Tamerlan qui la fortifia à nouveau et elle connut un regain de prospérité lié à la relance du commerce de la soie. Cependant, après avoir résisté plusieurs années, Yazd fut ravagée, en 1722, par le chef afghan Ashraf. Ce fut peu après, sous l’éphémère dynastie Zend, qu’y furent aménagés, par Mohammad Taghi Khan, les magnifiques jardins persans de Dowlat Abad, dont le pavillon d’agrément est surmonté d’une impressionnante « tour des vents » de 33 mètres de hauteur qui, comme une cheminée, permet par son tirage d’évacuer l’air chaud réalisant ainsi, en été, une parfaite climatisation.

Les Guèbres
Ce n’est pas dans le seul patrimoine musulman que réside l’intérêt de Yazd. Lors de l’invasion musulmane, les tenants de l’ancienne religion persane, le mazdéisme, furent convertis rapidement à l’islam. Cependant, les tenants de son courant le plus spirituel, suivant l’enseignement que donna le sage Zoroastre au VIe siècle avant notre ère, refusèrent la conversion. D’abord persécutés, ils furent ensuite tolérés et soumis au djizya, cet impôt portant sur les non-musulmans appartenant aux grandes religions du Livre : chrétiens, juifs, mandéens et, enfin, zoroastriens qui se réfèrent au livre sacré de l’Avesta. Réfugiés dans les régions périphériques de l’Iran, en particulier à Yazd, les zoraoastriens, désignés sous le nom de Guèbres (gabr : « infidèle » en arabe), sont organisés en une société hiérarchisée groupée autour des prêtres, les mobeds qui perpétuent le culte du feu d’origine indo-européenne. Il s’agit là d’un élément central du sacrifice, mais qui fut dépouillé par Zoroastre de sa dimension théologique pour en faire le symbole concret de la lumière divine promise aux élus, la représentation figurée d’Ahura Mazda qui repousse les ténèbres et rassure les hommes. Symbole sacré, mais qui ne signifie pas la présence divine, les zoroastriens ne vénérant pas le feu, mais priant devant le feu. Le temple du feu de Yazd, dont le fronton porte le symbole de Zoroastre porté par un soleil ailé, est un bâtiment moderne mais qui abrite, dit-on, une flamme brûlant depuis l’an 470. En outre, chaque maison possède son atech-kadeh, petit autel où brûle une flamme perpétuelle. Les Guèbres sont aussi attachés à leurs rites funéraires spécifiques qui consistent à faire décharner les défunts par les oiseaux, au sommet de tours construites spécialement à cet usage : les « tours du silence » ou dakhma. Cette pratique fut interdite, sous prétexte d’hygiène, en 1978, mais les tours subsistent dans la banlieue de Yazd. La ville est considérée, encore aujourd’hui, comme un foyer majeur du zoroastrisme, même si l’on ne compte plus que quelque 30 000 Guèbres dans la région. Chaque année, des Parsis de Bombay, descendants des zoroastriens qui se réfugièrent en Inde au VIIe siècle, viennent à Yazd renouer avec les racines de leurs croyances.

Tchoga Zambil

Ancienne capitale de l’Elam
C’est sur le plateau surplombant la rivière de l’Ab-e Diz – entre Anshan et Suse, dans le Khuzistan qui fut un des foyers civilisateurs des plus féconds – que Tchoga Zambil élève vers les cieux, depuis plus de trente-cinq siècles, les étages de sa formidable ziggourat de briques cuites. Symbole de la civilisation méso-élamite à son apogée, elle est le plus grand parmi les édifices de ce type trouvés dans la région mésopotamienne, et le point focal d’une cité créée de toute pièce par un souverain bâtisseur. Elle perpétue, par-delà les siècles, la grandeur de celui qui en décida la construction et l’excellence technique des architectes et ouvriers qui la réalisèrent.

La civilisation méso-élamite

L’époque méso-élamite (1500-1100 avant notre ère) peut être considérée comme le moment d’apogée des productions artistiques de la civilisation élamite. C’est sous la dynastie des Igihalkides que l’Elam redevient unifié. Son représentant le plus illustre, le roi Untash-Napirisha, se lance, au XIVe siècle, dans la construction d’une ville nouvelle : Tchoga Zambil. En persan actuel, Tchoga Zambil signifie « la colline du panier », mais son nom élamite Al-Untash signifie la « forteresse d’Untach ». Rapidement, la cité supplante Suse comme capitale. Le XIIe siècle est le plus florissant de cette période méso-élamite. Il correspond à la dynastie des Shutrukkides. Sous le règne de ses rois, Suse redevient la capitale du royaume d’Elam, mais aussi un conservatoire de chefs-d’œuvre provenant notamment de la Babylonie régulièrement pillée (ainsi en est-il du fameux Code d’Hammourabi du Louvre). La vengeance des Babyloniens, à partir de 1100, met un terme à la civilisation élamite.

Les ziggourats

Les ziggourats sont parmi les plus importants des monuments bâtis par les anciens Mésopotamiens. Leur construction, qui demande des moyens colossaux tant en hommes qu’en matériaux, est une tâche prise en charge par le souverain. Si l’aspect général des ziggourats est bien connu, il existe toujours des points d’ombre quant à leur signification et à leur fonction. On sait, en tout cas, qu’il ne faut pas y voir les tombeaux des rois, comme pour les pyramides égyptiennes. Serait-ce un trône pour la divinité ? Un observatoire pour astrologues ? Le symbole d’une montagne sacrée, lieu de rencontre entre le monde des hommes et celui des dieux ? Ou encore le lieu d’accomplissement de rites destinés à assurer vie et fertilité ? Ce ne sont là que des hypothèses et on attend encore la véritable explication. Quoi qu’il en soit, on reste émerveillé devant l’aptitude des hommes à édifier des masses architecturales d’une telle ampleur, dans des délais très courts puisque les archéologues pensent qu’une ou deux années pouvaient suffire à leur construction.

Le site de Tchoga Zambil : une découverte

En 1935, une reconnaissance aérienne effectuée par des géologues de la compagnie anglo-iranienne des pétroles repère, à 40 kilomètres de Suse, une grande cité dominée par une ziggourat. Au même moment, l’archéologue français Roland de Mecquenem mène des fouilles en Susiane. Il se rend très vite au pied de la ziggourat et peut identifier le site grâce aux briques inscrites qu’il y trouve insérées dans la maçonnerie. Les premières fouilles systématiques ne seront réellement entreprises qu’après la guerre par Roman Ghirshman. De 1951 à 1962, il fouille la ville et surtout sa ziggourat dont les deux étages inférieurs, très bien conservés, ont pu être très précisément étudiés.

Le quartier royal

Construite sur un site vierge de toute construction, la ville voulue par Untash-Napirisha est subdivisée par trois enceintes concentriques, dont la plus grande mesure 4 kilomètres, délimitant un immense espace de 110 hectares. On y accède par sept portes. La zone civile ou quartier Royal, établie sur 85 hectares entre l’enceinte extérieure et la deuxième enceinte, était destinée à la résidence des pèlerins et des souverains. L’édifice majeur de cette zone est le palais-hypogée du roi. Sous ce palais, les archéologues ont retrouvé un complexe souterrain destiné au culte funéraire royal. Cinq caveaux ont reçu les cendres des souverains d’Elam. Les pièces construites au-dessus de cet ensemble sont précédées d’une vaste cour carrée bordée de bâtiments comprenant de grandes salles où se déroulaient les banquets, ce que révèle l’abondante vaisselle qu’on y a découverte. Les deux autres palais, à caractère résidentiel, sont dotés de cuisines et de salles de bains, preuve du haut degré de raffinement des Elamites. Pour approvisionner la ville en eau, les ingénieurs hydrauliciens de Tchoga Zambil firent d’ailleurs creuser sur plus de 50 kilomètres un canal la reliant à la rivière.

La ville religieuse et la ziggourat

La seconde enceinte délimite un espace sacré ou temenos, plus restreint. Il comprend sept temples et quatre chapelles. Les divinités qui y étaient honorées appartenaient pour moitié au panthéon suso-mésopotamien et pour l’autre au panthéon élamite. Le temenos créait ainsi un panthéon pour tout l’Elam, intégrant toutes les divinités sur un pied d’égalité. Quand elle était intacte, la ziggourat comportait cinq étages plus une chapelle supérieure reposant sur le sommet, à 44 mètres du sol. Aujourd’hui, seuls trois étages sont conservés, mais ils donnent une parfaite idée de la complexité de la construction. Ordinairement, à Ur par exemple, la ziggourat consiste en plusieurs terrasses superposées en retraits successifs, dont la superficie diminue à chaque étage. Mais, à Tchoga Zambil, les étages sont emboîtés les uns dans les autres dans le plan vertical, si bien que chacun repose sur le sol. Cette technique, dont l’origine est inconnue, n’a été repérée nulle part ailleurs et fait donc de la ziggourat de Tchoga Zambil un monument exceptionnel. Les matériaux utilisés sont variés : briques crues pour le gros œuvre, nattes de roseaux en chaînage, briques cuites pour les coffrages extérieurs. Les murs des chambres au cœur de l’édifice sont recouverts de peintures ou de céramique à glaçure. L’accès aux étages se fait par de majestueux escaliers insérés au sein même de la maçonnerie.
Défi à la platitude du paysage dans la vallée des Fleuves, la ziggourat de Tchoga Zambil continue de fasciner. Née sans doute de la volonté de compenser l’horizontalité de leur environnement par la verticalité de leurs monuments religieux, ces hommes ont appris à célébrer leurs cultes sur des lieux élevés, comme s’ils voulaient se rapprocher des divinités célestes.

Suse

La première ville

Les noces de Suse

En 331 av. J.-C., à Gaugamèles, l’empire achéménide s’effondrait devant les phalanges macédoniennes, ouvrant à Alexandre la route de Suse et de Persépolis où il s’empara des trésors de l’Empire perse. En douze ans, le grand conquérant se rendit maître de l’Asie, de la Méditerranée à l’Indus. Sur le chemin du retour vers Babylone, où il achèvera son épopée, il s’arrêta à nouveau à Suse : il n’était plus l’hêgemôn des Grecs, mais le souverain d’un empire oriental et ce fut en ce lieu emblématique qu’il prit comme seconde épouse Stateira, la fille de Darius III, maria, dit-on, 10 000 de ses soldats et officiers à des Persanes et décida de faire entrer des nobles perses, les épigones, dans la garde royale, provoquant ainsi une mutinerie qu’il dut réprimer sans pitié…

La frise des archers

Les historiens connaissaient donc l’histoire de Suse, capitale de l’Elam avant de devenir l’une de celles des Achéménides. Le lieu n’avait jamais été oublié et avait conservé son nom de “Shush”, même à l’époque islamique. Il faudra cependant attendre les travaux des archéologues pour mettre en lumière l’extraordinaire passé de la ville, l’un des phares de la civilisation de la haute Antiquité. Après que William Loftus eut exploré sommairement le site, en mission pour le British Museum, et eut déterminé l’emplacement de l’Apadana, la salle du trône et de réception du palais de Darius, ce fut le couple français, Jane et Marcel Dieulefoy, qui, entre 1884 et 1886, entamèrent les premières fouilles. Ne jetons pas la pierre aux aventuriers de l’archéologie naissante, mais il faut bien dire qu’ils se comportèrent plutôt comme des chasseurs de trésors. Ils découvrirent la célèbre frise des archers, chef-d’œuvre de briques vernissées sculptées et polychromes qui sont l’un des joyaux du musée du Louvre, mais ils ne firent pas de relevé précis, si bien que l’on ignorera toujours quelle partie du palais était décorée de cette frise !

L’aube de la civilisation urbaine

Jacques de Morgan, qui fouilla Suse en 1897, travailla aussi à l’emporte-pièce, faisant creuser, par mille deux cents ouvriers, une immense tranchée à travers le site. Il établit bien une ébauche de chronologie, mais négligea les couches protohistoriques qui ne recelaient pas de trésors artistiques. Vint enfin le temps, après la seconde guerre mondiale, d’archéologues plus respectueux : Roman Ghirshman d’abord, puis Jean Perrot. Et l’histoire de Suse commença à se révéler. En contrebas du plateau persan et des montagnes du Zagros où naquit la métallurgie du cuivre et du bronze, la plaine de Susiane se rattache par son milieu et par son histoire à la Mésopotamie. Dès la fin du VIe millénaire avant notre ère, bénéficiant des richesses tirées de l’agriculture irriguée de la cuvette de la Susiane, de l’artisanat du cuivre importé des marges iraniennes et du commerce des matières premières et des produits finis provenant de l’Iran vers la basse Mésopotamie, naissait, sur 20 hectares, une agglomération avec de véritables fonctions urbaines : une des premières – sinon la première – véritable ville du monde avec sa société hiérarchisée, ses temples, ses ateliers d’artisans. On vit apparaître ensuite les plus anciens calculi et, dès la fin du IVe millénaire, les premiers documents écrits en proto-élamite. Après une phase de destruction et d’abandon, Suse connut un premier apogée sous le règne de Shutruk-Nahounte (~1185 – ~1155) qui fit également construire, non loin de là, la ziggourat de Tchoga Zambil qui nous est parvenue remarquablement préservée. Suse fut détruite une nouvelle fois par l’Assyrien Assurbanipal avant de retrouver son éclat sous les Achéménides. L’acropole se couvrit alors du splendide palais de Darius auquel on accédait par une “voie royale” aux colonnes monumentales où se trouvait une statue colossale de Darius, exécutée en Egypte puis transportée à Suse. Suse garda toute sa splendeur après la conquête d’Alexandre, puis, sous les Parthes et les Sassanides, elle perdit son statut de capitale, mais accueillait cependant régulièrement les “rois des rois”. Prise par les musulmans en 638, Suse garda une grande importance. La ville battait monnaie, et le pèlerinage sur la tombe du prophète Daniel, “découverte” sur les rives du Chaour, attirait les foules. Exportatrice de soieries et de céramiques sous les Abbassides, elle fut ravagée sans pitié lors des invasions mongoles au XIIIe siècle. La ville fut abandonnée et, au XXe siècle, la Sush moderne se développa en contrebas du tell, dans la vallée. Si le site de Suse n’est pas aussi spectaculaire que celui de Persépolis, la richesse de son histoire en fait un lieu incontournable pour le voyageur curieux des racines de notre civilisation.

Persépolis

Capitale des Achéménides

Le trésor de la Perse

Durant l’été 331 avant notre ère, après avoir vaincu le Roi des rois Darius III à la bataille de Gaugamèles, Alexandre le Grand s’empara de Babylone, puis de Suse. Il arriva face à Persépolis dans les premiers jours de 330. Il ne dut pas combattre, la cité lui fut livrée par le Perse Tiridatès, le gardien du trésor. Mais le terme de cité ne convient peut-être pas pour décrire Persépolis. Temple dynastique des Achéménides et cœur prestigieux de l’empire, Persépolis en était avant tout le centre administratif et financier, là où étaient entreposés les tributs versés par tous les peuples soumis, et il n’y avait de véritable ville qu’à l’extérieur de l’enceinte, où logeait le nombreux personnel affecté aux tâches administratives. Certains ont d’ailleurs comparé Persépolis à fort Knox ! Plutarque nous affirme qu’il fallut 10 000 mules et 5 000 chameaux pour en emporter les trésors.

Un immense ensemble : administration, finances, célébrations

Mais après s’être emparé des richesses de Persépolis et avoir sacrifié aux dieux, Alexandre, en compagnie de ses généraux, fit un grand banquet où le vin coulait à flot. Thaïs, la belle courtisane grecque, suggéra-t-elle alors d’achever la fête par une grande procession triomphale où, au son des flûtes, danseuses et musiciennes bouteraient le feu au palais, vengeant ainsi l’incendie de l’Acropole par Xerxès un siècle et demi plus tôt ? Les auteurs anciens divergent à ce sujet et les fouilles archéologiques n’ont pas encore permit de trancher la question.

Mais l’essentiel des constructions était en pierre et le site de Persépolis reste aujourd’hui particulièrement impressionnant. Par un majestueux escalier et une allée flanquée de hautes colonnes aux gigantesques chapiteaux composites et de lions ailés à tête humaine, on accède à une vaste terrasse de plus de 13 hectares où s’élèvent l’Apadana de Darius, qui pouvait recevoir 10 000 personnes, et la “ salle aux cent colonnes “ de Xerxès, aux chapiteaux ornés de taureaux bicéphales. Plus loin, en contrebas, se trouvent des quartiers de résidence pour les souverains, le harem et les salles du trésor auxquelles on n’accédait que par une unique porte étroite. Dans la falaise qui domine le site ont été creusées la tombe rupestre d’Artaxerxès III et la sépulture inachevée de Darius III.

Des bas-reliefs saisissants

Mais le plus remarquable spectacle qui soit donné à voir à Persépolis est la frise en bas-relief de la terrasse et des escaliers de l’Apadana qui représente les émissaires apportant les contributions des peuples tributaires. Représentés avec un art et un réalisme stupéfiant, la diversité de leurs tenues vestimentaires, la variété des offrandes –  chameaux, moutons, taureaux, coffres débordant de pierres précieuses, or et encens, peaux d’animaux, œufs d’autruche, etc. – nous transporte en un instant 2 500 ans dans le passé, et l’on croit entendre encore résonner la voix puissante de Darius proclamant :

“Je suis Darius, le grand Roi, le Roi des rois, le Roi de nombreuses contrées, le fils d’Hystaspe, un Achéménide. Ainsi dit Darius le Roi : par la faveur d’Ahura Mazda, avec le peuple perse, j’ai pris possession de ces pays qui ont pris peur de moi et m’ont apporté le tribut : Elam, Médie, Babylonie, Arabie, Assyrie, Egypte, Arménie, Cappodoce, Sardes, Ioniens qui sont sur le continent et ceux qui sont sur le bord de la mer et les pays qui sont au-delà de la mer, Sagartie, Parthie, Drangiane, Arie, Bactriane, Sogdiane, Chorasmie, Sattagydie, Arachosie, Sind, Gandara, Scythes, Maka…”

Pasargadès

Et les mânes de Cyrus le Grand
La capitale dynastique des Achéménides
En janvier ~330, Alexandre le Grand, qui venait d’écraser définitivement les forces de Darius III et de s’emparer de Suse, arrivait à Pasargades. Mais alors qu’il venait de livrer Persépolis aux flammes au cours d’une nuit d’orgie, c’est avec beaucoup de respect qu’il pénétra dans Pasargades, la première capitale dynastique des Achéménides. De la même manière qu’il avait réussi à se poser, en Egypte, comme le pharaon légitime, il rêvait de s’ériger l’héritier des rois des rois et se devait donc de présenter ses hommages aux mânes du plus prestigieux d’entre eux, fondateur de la puissance perse : Cyrus le Grand.

Cyrus II le Grand
Né en ~559, fils de Cambyse Ier, petit roi du domaine perse d’Anshan, Cyrus – Kûrash en persan – réussit, en une foudroyante offensive, à vaincre et soumettre son suzerain, le roi mède Astyage, qui était aussi son propre grand-père. Héritant d’un empire qui s’étendait du plateau iranien à l’Halys, Cyrus s’attaqua victorieusement au royaume chancelant de Babylone et à la puissante Lydie de Crésus, conquit l’Anatolie, la Palestine et, à l’est, étendit son empire au-delà de la Bactriane et de la Sogdiane… Mais, pour la première fois dans l’Histoire, ce souverain sut doter un empire d’une réelle administration lui assurant la pérennité. Gouvernant avec tolérance et s’appuyant sur les élites locales, il sut se rallier les peuples conquis. La Perse comptait alors trois capitales – Suse, l’antique, Ecbatane, foyer des Mèdes, et la prestigieuse Babylone –, mais aucune au cœur de la patrie originelle du clan achéménide, le Fars. Cyrus décida alors de fonder Pasar Gadae, le « camp des Perses » qui allait aussi devenir le lieu d’intronisation des souverains achéménides, dans le temple de la déesse Anahita.

Pasargadès
Pasargadès est une ville ouverte, agrémentée de jardins irrigués et parsemée de temples et de palais : l’absence d’enceinte fortifiée autour de la cité témoigne de la puissance et de la stabilité du jeune empire. Après la conquête d’Alexandre, le site fut abandonné et, aujourd’hui, vaste plaine parsemée de vestiges épars, il faut se laisser prendre par le charme du lieu et faire preuve d’imagination pour voir ce que devait être la splendeur du palais de Cyrus. Celui-ci était formé de plusieurs pavillons dans un jardin soigneusement aménagé, aux tonnelles ombragées et parcouru de ruisselets d’eau bruissante, premier exemple de ce que les Perses appelèrent un paradis. Le cœur en était une grande salle hypostyle aux colonnes de pierre blanche reposant sur une base à tore – style qui sera ensuite qualifié d’achéménide – et surmontées de chapiteaux de pierre noire. Le visiteur s’arrêtera particulièrement devant les vestiges de son entrée principale, ornée d’un personnage revêtu d’une tunique égyptienne, portant une couronne composite et doté de quatre ailes, version achéménide du génie-gardien que l’on trouvait souvent représenté sur les encadrements de portes des palais assyriens et, peut-être, prototype de la figuration des archanges… Un second palais, parfois attribué à Darius, a livré des inscriptions trilingues – vieux perse, élamite et babylonien – qualifiant Cyrus de « Grand Roi ». Un peu plus loin subsiste la façade de ce qui devait être un temple du Feu, rappelant la prépondérance du zoroastrisme dans les premiers temps de la dynastie achéménide. Dominant le site, une colline est couronnée d’un imposant édifice, aux soubassements soigneusement faits de pierres taillées et assemblées en anathyrose, mais complété par une massive muraille de briques crues, dont la destination reste mystérieuse : palais inachevé, trésor ou forteresse ?

Le tombeau de Cyrus
Mort en ~530, vaincu par les Massagètes, dans les steppes d’Asie centrale, Cyrus fut inhumé dans un tombeau d’une émouvante simplicité, réalisé en calcaire doré, en forme de maison couverte d’un toit à double rampant reposant sur une crepidoma à six gradins. Aucune décoration ne l’orne et il ne porte aucune inscription bien qu’Aristobulle, compagnon d’Alexandre, affirma y avoir lu : « Passant, je suis Cyrus le Grand. J’ai donné aux Perses l’empire du monde et régné sur l’Asie, alors ne jalouse pas ma tombe »… Ouvert par Alexandre, qui y trouva sarcophage en or et nombreux bijoux et ornements sertis de pierres précieuses, il fut pillé peu après par le satrape Orxines qui fut exécuté par Alexandre au retour de sa campagne des Indes. Lors de l’invasion musulmane, le tombeau de Cyrus fut épargné, car les compagnons du Prophète crurent y voir le tombeau de la mère de Salomon…

Omar Khayyâm

Le « Modèle exemplaire »
Omar Khayyâm est l’un de ces noms puissamment évocateurs de la grandeur et des raffinements de l’Orient. Figure majeure de la littérature persane, il est surtout réputé en Occident pour ses rubaiyat, ou quatrains, qui font les délices des critiques depuis les traductions européennes du XIXe siècle. Outre la beauté de ces vers, le legs de Khayyâm se compose surtout des travaux philosophiques et scientifiques qui ont fait sa renommée auprès de ses contemporains. Si son nom résonne familièrement depuis des siècles, sa vie et sa personnalité demeurent assez mal connues et font l’objet de spéculations par où s’infiltre le doute : Khayyâm est-il réellement l’auteur de cette poésie qui l’a fait connaître aux Européens ?

Un récit nommé Khayyâm
Ghiyasoddin Abolfath Omar b. Khayyami est né en 1048 à Nichapour en Iran et serait mort dans la même ville en 1131, à l’âge de 83 ans. Son surnom suggère que sa famille travaillait à l’origine dans la fabrication de tentes. Il reçoit une instruction très poussée, d’abord à Nichapour, puis à Balkh. Il fait montre de dispositions étonnantes, en particulier en géométrie et en astronomie. Il se proclame lui-même disciple d’Avicenne. Cela ne signifie pas que Khayyâm fût effectivement l’élève du grand maître, mort avant sa naissance, mais un faisceau d’indices conduit à penser qu’il a reçu l’enseignement de Bahmanyār, disciple direct d’Avicenne. Il part ensuite pour Samarcande où on le retrouve dans l’entourage de Nasr Ier , maître Qarakhanide de la Transoxiane. Cela le mène plus tard au service du sultan seldjoukide Malik Shah Ier qui lui confie, en 1074, la construction et la direction d’un observatoire à Ispahan. Il semble tomber en disgrâce après la mort de son protecteur. En 1095, il entreprend un long périple qui le conduit en pèlerinage à la Mecque avant de visiter Bagdad pour, finalement, rentrer à Nichapour. Bien qu’il ne jouisse plus des faveurs du nouveau sultan, Khayyâm est alors une figure très respectée qui bénéficie du patronage de nombreux princes.

Khayyâm l’homme de sciences
Le nom d’Omar Khayyâm est familier depuis longtemps aux hommes de science. Son œuvre mathématique a profondément marqué l’histoire de la discipline. C’est vraisemblablement lors de son séjour à Samarcande que Khayyâm compose son traité d’algèbre où il formule la première théorie géométrique des équations. Il écrit également un Traité sur la division du quart de cercle et son Commentaire d’Euclide. En sus de son génie mathématique, Khayyâm est sans aucun doute le plus grand astronome de son temps. Il dirige l’équipe chargée par Malik Shah Ier de réformer le calendrier persan et obtient des résultats plus précis que ceux obtenus par le calendrier grégorien qui fut pourtant mis en œuvre cinq siècles plus tard.

Khayyâm le poète
Si Omar Khayyâm le scientifique est relativement bien identifié par les témoignages de ses contemporains et circonscrit par ses textes dont l’authenticité ne fait pas de doute, il en va différemment d’Omar Khayyâm le poète qui laisse en héritage bien des énigmes et aucune certitude. Les rubaiyat d’Omar Khayyam doivent leur popularité en Europe et aux Etats-Unis à la traduction qu’en fit le poète victorien Edward Fitzgerald en 1859. Fitzgerald est l’initiateur d’un véritable mythe entraînant le développement de clubs Omar-Khayyâm dans les cercles littéraires. Le manuscrit sur lequel il adosse sa traduction contient cent cinquante-huit quatrains, mais jusqu’à mille quatre cents rubaiyat ont pu être attribués à Khayyâm. Le doute naît du fait qu’aucun de ses contemporains ne parle de lui en tant que poète. Ses premiers quatrains ne sont cités qu’à partir du XIIIe siècle et on ne lui en connaît que quelques dizaines jusqu’au XVesiècle. Ce nombre subit une inflation suspecte pour atteindre plusieurs centaines. L’ensemble est assez hétérogène et, comme le soutenait Sadeq Hedayat, « même si un homme avait vécu pendant des centaines d’années, et avait changé de religion, de philosophie et de croyance deux fois par jour, il aurait difficilement pu faire montre d’une telle diversité d’opinion. » Les historiens ont pu dégager le noyau originel de cette poésie, soit quelques dizaines de rubaiyat, une centaine tout au plus. Qu’elle soit ou non de la main de Khayyâm, elle est l’œuvre d’un poète inspiré. L’ironie de l’histoire veut donc que Khayyâm soit principalement vu comme un poète et que la tradition poétique persane soit essentiellement connue en Occident à travers un homme dont on peut douter qu’il ait jamais écrit un seul vers.

La spiritualité de Khayyâm
L’encre des savants a beaucoup coulé sur la spiritualité de Khayyâm. Soufi pour les uns, athée pour les autres, il est, en tout cas, rarement cité comme un parangon d’orthodoxie. Des commentaires tardifs le nomment « le philosophe impie et naturaliste » et il semble établi qu’il fut entouré de suspicion quant à la sincérité de sa religion. Son statut de savant et de scientifique a pu lui causer du tort. Un de ses contemporains le met ainsi en scène dans une confrontation avec Al-Ghazâlî, « Preuve de l’islam » et garant de l’orthodoxie, lequel mentionnait « les mathématiciens » comme une secte de sceptiques. Sa poésie se trouve bien souvent à la source de ces supputations. Elle trahirait les pensées secrètes qui ont nourri la haine religieuse dont il faisait l’objet :

Je bois, et les bien-pensants de droite et de gauche clament
Que j’ai grand tort, car le vin est l’ennemi de l’islam.
L’ennemi ? Eh bien, tant mieux ! Boire le sang ennemi
Est sans conteste œuvre pie : je m’en veux gorger, par Dieu ! 

On comprend que de tels vers aient pu alimenter les méfiances et réjouir les libres-penseurs.

Le vernis de légende
La vie et l’histoire d’Omar Khayyâm sont mêlées de légendes. La plus célèbre fait de Khayyâm le condisciple de Nizam-al-Mulk, le futur vizir du sultan Malik Shah Ier, et de Hasan-y-Sabbah, le fondateur de la secte ismaélienne des Assassins. Cette fable, colportée à partir du XIVe siècle, ne résiste pas à l’analyse chronologique. Plus touchante est l’histoire relatée par l’un des disciples de Khayyâm. Au cours d’une de leurs discussions, le maître aurait prédit que le vent du nord recouvrirait sa tombe de roses. Quelques années après, l’ancien disciple se rendit sur la tombe du savant à Nichapour. Celle-ci se situait juste à l’extérieur d’un jardin que le vent dépouillait de ses fleurs pour les déposer sur le tombeau d’Omar Khayyâm.

Naqsh-e Radjab

Empereurs et mages
Ishtakr

Au cœur du plateau iranien, le Fars, la Perside des Anciens fut le berceau des plus grands empires perses. Là naquit Cyrus le Grand, là Darius et Xerxès édifièrent Persépolis pour y recevoir les tributaires des Achéménides, et c’est là qu’allait surgir la nouvelle dynastie purement persane des Sassanides. Ruinée et pillée par Alexandre le Grand, Persépolis ne fut pas relevée de ses ruines par les Séleucides, héritiers d’Alexandre, ni par les Parthes arsacides hellénisés qui régnèrent sur l’Iran du IIIe siècle av. J.-C. au IIIe siècle de notre ère. Cependant, à trois parasanges (15 km) de là, la Perside érigea sa nouvelle capitale, Ishtakr. Gardienne des traditions et des formes les plus pures de la religion persane, la ville s’organisait autour d’un temple dédié à Anahita, déesse des eaux et mère de Mithra, et d’un célèbre temple du feu dont l’un des grands prêtres fut un certain Sassan. Son petit-fils Artakhchatr (Ardashir) se réclamant de la légitimité persane face à Artaban V, le dernier souverain parthe, il le renversa en 224 et fonda la nouvelle dynastie des Sassanides qui allait régner sans partage sur l’empire perse jusqu’à la conquête arabe survenue en 642. S’il ne reste rien aujourd’hui de la cité d’Ishtakr, c’est à quelques centaines de mètres de là que, sur le flanc des rochers du Kuh-i-Rahmat, le géographe allemand Carsten Niebuhr découvrit, en 1705 les parois d’un renfoncement rocheux sculptées de bas-reliefs d’un remarquable intérêt, qui témoigne de l’extraordinaire maîtrise des artistes sassanides.

Naqsh-e Radjab

Naqsh-e Radjab, « L’image de Radjab », tel est le nom que les paysans locaux donnèrent, on ne sait pourquoi, à ces décors dont ils ignoraient tout. Et, pourtant, sont célébrés là deux des plus grands souverains que l’Iran ait connus. Il n’est pas difficile pour les archéologues d’identifier, même en l’absence de toute inscription, les souverains sassanides : chacun d’eux est coiffé d’un korymbos – chignon enveloppé d’un tissu faisant partie intégrante de la couronne – différent et facilement reconnaissable. La première scène remarquable de Naqsh-e Radjab représente l’investiture d’Ardashir Ier, le fondateur de la dynastie. Au centre de cette composition symétrique, on voit la divinité majeure de la religion persane traditionnelle, Ahura Mazda, remettant à Ardashir le diadème d’investiture. On note que, chose rare dans ce type de représentation, le roi est figuré aussi grand, voire un peu plus grand que le dieu. En revanche, devant eux, figurent deux petits personnages, l’un habillé, vraisemblablement Bahram, petit-fils d’Ardashir, et l’autre nu, portant une massue, représentation du dieu Bahram, ou Verethragna, antique divinité indo-européenne parfois assimilée à Héraclès. A gauche du groupe central, on peut voir un jeune page imberbe éventant le roi et un dignitaire barbu au port solennel. Sur la droite, mais tournant le dos à la cérémonie, comme pour marquer leur absence de rôle dans le lien sacré unissant le dieu et le roi, deux personnages féminins, certainement une servante et l’épouse d’Ardashir Ier qui n’était autre que sa sœur, Dénak. Ardashir, dont la légende fit un roi courageux et vertueux, tueur de dragons, étendit son empire jusqu’à la Mésopotamie, réorganisa la société selon les anciennes traditions nationales, rejeta l’hellénisme et appela au retour vers le mazdéisme.

Shapur Ier

Fils d’Ardashir, Shapur, qui lui succéda en 241, étendit l’Empire perse de l’Indus à la Caspienne, et même, vainqueur des Romains à plusieurs reprises, jusqu’à Antioche. Deux bas-reliefs se complètent. A gauche, représentation unique dans l’art rupestre sassanide, le roi est représenté à cheval, suivi de trois personnages en perspective sur un tracé oblique, que l’on identifie comme le prince héritier Hormidz et deux de ses frères, portant chacun un diadème et les mains reposant sur le pommeau de leur épée tenue verticalement. Au second plan, d’autres personnages dont seul le buste est visible figurent des nobles et hauts dignitaires de l’empire. Détail très intéressant, le poitrail du cheval porte une inscription trilingue en parthe, moyen-persan et en grec : « Ceci est le portait du fidèle d’Ahura Mazda, le dieu Shapur, roi des rois de l’Iran et de l’Aniran, d’origine divine, fils du fidèle d’Ahura Mazda, le dieu Ardeshir, roi des rois de l’Iran, d’origine divine, le petit-fils du dieu Papak, le roi. »
Le second bas-relief est une scène d’investiture où Shapur et le dieu Ahura Mazda qui lui tend le diadème sont face à face, chacun monté sur un cheval. Peut-être un peu plus tardif, ce bas-relief frappe par son dynamisme, par le plissé des vêtements qui semblent agités par le vent. Il est vraisemblable que le sculpteur ait été influencé par la glyptique de Palmyre, qui connaissait son apogée à la même époque.

Kirdir
A la tête d’un immense empire, mais de culture plurielle, Shapur ne vit pas d’un mauvais œil la nouvelle religion prônée par Mani (216-277 ?), religion originale, mais amalgamant des aspects issus du mazdéisme, du christianisme, de la gnose et même du bouddhisme. Mani dédia même au roi son ouvrage majeur, le Shapuragan et, vers 270, le manichéisme était bien implanté dans tout l’Iran, bien que la religion soit officiellement sous le contrôle des prêtres du feu, les mages. Successeur de Shapur, Hormidz Ier resta relativement favorable à Mani, mais ne régna que quelques mois. Ensuite, Vahram Ier laissa peu à peu le pouvoir passer entre les mains de Kirdir, didascale de la religion mazdéenne officielle, qui s’était promu Mowbed – grand mage – au sommet de la hiérarchie. Sous son impulsion, le mazdéisme devint religion d’Etat, Mani arrêté et certainement exécuté, ses fidèles persécutés. A Naqsh-e Radjab, à gauche de l’investiture d’Ardashir, Kirdir est représenté de profil. Kirdir est le seul personnage de lignée non royale à figurer sur un bas-relief sassanide, et ce portrait fut certainement exécuté d’après nature. Devant lui, une longue inscription en moyen perse chante ses louanges : « J’ai fait prospérer nombre de feux et de mages dans le pays d’Iran ; et aussi, dans les pays de l’Aniran, les feux et les mages qui étaient dans le pays de l’Aniran, là où parvinrent chevaux et hommes du roi des rois […], là même, moi, sur l’ordre du roi des rois, j’organisai les mages et les feux qui étaient dans ces pays. […] Les mages qui étaient bons, je leur donnai rang et autorité dans le pays. Quant aux hommes hérétiques ou dégénérés qui, dans le corps des mages, menaient une vie inconvenante, je leur fis subir châtiment et réprimande […] Grâce à l’appui des dieux et du roi des rois, je fondai en Iranshahr nombre de feux, et je fis nombre de mariages consanguins ; nombre d’hommes qui ne professaient pas la foi la professèrent et nombre de ceux qui tenaient la doctrine des démons, grâce à mon action, abandonnèrent la doctrine des démons et adoptèrent la doctrine des dieux. »

Naqsh e-Rostem

Les Perses mis en scène
A quelques encablures de Persépolis, le superbe palais des souverains perses achéménides, sur le haut plateau iranien, les rois de cette dynastie prestigieuse ont choisi de creuser la falaise. Dans leurs hypogées, ils dorment de leur dernier sommeil, comme s’ils avaient voulu se protéger pour l’éternité du brûlant soleil qui inonde Naqsh-e Rostem. Leurs lointains successeurs, les Perses sassanides, voulant sans doute marquer une forme de continuité du pouvoir, se sont fait représenter sous les tombes, dans des bas-reliefs d’une rare qualité, véritable mise en scène de leurs exploits politiques et guerriers.

Achéménides et Sassanides

Ces deux dynasties marquent à n’en pas douter deux sommets du pouvoir perse sur le territoire de l’Iran actuel. Les Achéménides entament leur irrésistible ascension lorsque Cyrus s’empare de Babylone en 539 av. J.-C., mettant fin à la domination assyrienne. Rapidement, son pouvoir, comme celui de son fils Cambyse, s’étend sur un territoire immense, de l’Inde à la frontière égyptienne. C’est de cet empire qu’hérite Darius Ier(521-485). Le « roi des rois » l’administre depuis ses résidences de Suse, Ecbatane, Babylone ou Persépolis, appuyant son pouvoir autoritaire sur les relais locaux des satrapes. Ambitieux, les Achéménides ne savent limiter leurs prétentions territoriales. Cela leur vaudra les revers fameux de Darius Ier en 490 à Marathon et de son successeur Xerxès en 480 à Salamine. Trop vaste, l’empire est un colosse aux pieds d’argile. On le voit parfaitement lorsqu’il s’effondre en quelques années lors de l’irrésistible épopée d’Alexandre le Grand. Vainqueur de Darius III aux batailles du Granique, d’Issos et d’Arbèles, le Macédonien met fin, en 331, à l’empire achéménide. Les Sassanides (224-637) sont les lointains héritiers des Achéménides, dont ils entendent restituer la grandeur. Leur ennemi principal sont les Parthes, qu’ils contribueront à freiner et à affaiblir sur leurs frontières orientales, fixées alors sur l’Euphrate. A peine débarrassés de ces rivaux, les souverains sassanides se mesurent aux empereurs romains qui rêvent de voir leur empire s’étendre aussi loin que celui d’Alexandre… Après bien des vicissitudes, le roi le plus chanceux, ou le plus habile, est Shapur Ier (241-272) qui écrase les troupes de Valérien en Asie Mineure et fait même prisonnier l’empereur et 70 000 soldats en 260. Rome tremble. Il faudra toute l’énergie d’Aurélien pour contenir les Perses de l’autre côté de l’Euphrate. Dans les siècles suivant, les luttes se poursuivent, avec, au fil du temps, un recul de Rome, incapable de défendre, là aussi, un empire trop vaste. Julien l’Apostat trouvera d’ailleurs la mort en combattant les Sassanides en 363. Replié sur l’Orient depuis 476, l’Empire romain devenu « d’Orient » avant d’être « byzantin » résiste encore un bon siècle. Justinien, en 562, achète à Chosroès une paix de cinquante ans, mais quand les hostilités reprennent, Byzance doit abandonner Damas puis Jérusalem. Les Sassanides, pourtant, ne triompheront pas longtemps : quelques années plus tard, les Arabes conquièrent l’Orient avec une facilité qui confond.

Les hypogées achéménides

Taillée comme par des géants dans une haute falaise qui barre l’horizon, la nécropole achéménide de Naqsh-e Rostam fait forte impression quand on la découvre pour la première fois. Quatre hypogées, tous construits sur le même modèle, développent une façade cruciforme. Les deux branches horizontales comportent deux paires de colonnes à demi engagées encadrant la porte d’accès au tombeau. Les chapiteaux des colonnes sont constitués par des protomes de taureaux, comme dans les palais de Persépolis. La partie supérieure de la façade est ornée de bas-reliefs représentant les peuples soumis supportant une plate-forme sur laquelle se tiennent le roi et le dieu Ahura Mazda. De droite à gauche, on trouve successivement les tombeaux de Darius II (424-405), Darius Ier (521-485), Xerxès (485-465) et Artaxerxès Ier (465-424). Devant ce dernier, s’élève un monumental temple du feu datant de l’époque achéménide, qui renvoie à la religion mazdéenne de la dynastie. Construit sur une triple terrasse, il est doté, face à la falaise, d’un bel escalier qui donne accès à une salle unique, laquelle pouvait être fermée à l’aide de grosses dalles pivotant sur des gonds enfoncés dans des crapaudines qui sont toujours visibles. Les angles de l’édifice sont renforcés de pilastres saillants. Les classiques ornements denticulés constituent la corniche de la tour.

Les reliefs sassanides

Sept reliefs géants sculptés sous les tombes représentent des souverains de cette dynastie. Tous n’ont pas la même qualité artistique, mais restent très intéressants par les scènes qu’ils représentent. Détaillons les deux plus caractéristiques. Le relief de l’investiture d’Ardashir Ier (224-241) montre celui qui est le fondateur de l’empire sassanide recevant l’anneau de la royauté par Ahura Mazda. L’inscription qui accompagne le relief porte le plus ancien témoignage connu du terme « Iran » et raconte que le roi trahit son suzerain parthe Artaban par la volonté du dieu, manière habile de se dédouaner de ce qui fut, en réalité, un coup d’Etat. Le triomphe de Shapur Ier est le plus grand et le plus luxueux de tous. Comme nous l’avons vu, il représente la victoire du roi sur l’empereur romain. On voit Shapur en pleine gloire, monté sur son cheval, avec, à ses pieds, Valérien, agenouillé et défait. Une grande inscription en langue pahlavi explicite la scène, tandis que les deux protagonistes sont flanqués d’un prêtre zoroastrien, assistance spirituelle bien indispensable à la victoire du roi des rois. L’art sassanide s’inscrit dans le prolongement des cultures achéménides et parthes, mais c’est dans ces bas-reliefs rupestres que l’on retrouve vraiment la marque des artistes locaux et leur haut degré de maîtrise. Ainsi, Naqsh-e Rostem apparaît comme un exemple parfait d’une haute qualité artistique alliée à un indéniable intérêt historique.

Les Sassanides

Apogée de la puissance perse
Un long héritage
Au IIe millénaire avant notre ère, à l’époque où la Mésopotamie connaissait déjà une civilisation avancée maîtrisant l’écriture depuis un millier d’années, le plateau iranien vit arriver les populations indo-européennes qui s’y installèrent durablement. Ces pasteurs et ces guerriers apportaient avec eux leur langue, le vieux persan, leur structure sociale clanique, leur religion. En quelques siècles, ils perfectionnèrent les techniques agricoles mésopotamiennes, adoptèrent l’écriture cunéiforme en usage à Suse, en bordure de la Mésopotamie, et fondèrent leurs premiers Etats. Le brillant royaume mède qui fit chuter l’empire assyrien fut ensuite intégré par Darius Ier dans l’Empire achéménide qui correspondit alors à un premier apogée de la puissance perse. Conquise par Alexandre le Grand et intégrée, après la mort de celui-ci, dans l’empire séleucide, la Perse bénéficia de l’apport de la culture et de l’art grecs sans rien perdre de son âme. Durant les quatre siècles qui suivirent la reprise en main du pays par la dynastie des Arsacides, la civilisation perse conforta son identité et, à partir de 224 de notre ère, la Perse connut à nouveau quatre siècles d’apogée. Fondateur de la dynastie des Sassanides, Ardashir Ier, fut en effet, à cette date, couronné Roi des rois à la suite d’une révolution dynastique qui rejeta l’hellénisme et imposa le mazdéisme comme religion d’Etat.Une puissance en dents de scie
Les règles de succession en vigueur chez les souverains sassanides tiraient leur origine des anciennes traditions indo-européennes. Lorsqu’un souverain mourait, ses frères, fils, voire cousins, pouvaient prétendre au trône, avec l’appui d’une aristocratie qui voyait là le moyen de regagner une part du pouvoir que les empereurs cherchaient à limiter. La disparition d’un souverain débouchait régulièrement sur des querelles de succession qui affaiblissaient durablement l’empire. Confronté à la puissance romaine puis à Byzance à l’ouest, au royaume kouchan et aux Huns hephtalites à l’est, l’empire sassanide connut des phases d’expansion sous les règnes des plus prestigieux Shah in Shah, tels qu’Ardashir Ier (224-241), Shapûr Ier (241-272), Shapûr II (309-379), Chosroès Ier Anocharûvan « A l’âme immortelle » (531-579) et, enfin, Chosroès II Abharvez « le Victorieux » (590-628), mais aussi des périodes qui virent son territoire se réduire au seul plateau iranien. Aux heures les plus fastes, les Sassanides régnaient sur les peuples des rivages du Bosphore à l’Indus, de l’Arménie au Yémen, de l’Asie centrale à l’Egypte.

L’effervescence religieuse
La religion ancestrale se confondait avec la dévotion au dieu Ahura Mazda, particulièrement sous sa forme épurée du zoroastrisme. Religion d’Etat des Sassanides, elle est jalousement contrôlée par les prêtres généralement issus de la tribu antique des Mages. Ils furent confrontés à plusieurs reprises à des phases d’effervescence religieuse. Sous le règne d’Ardashir Ier, Mani fonda une nouvelle religion qui, s’inspirant à la fois du mazdéisme, du christianisme et, un peu, du bouddhisme, se voulait universelle. D’abord bien accueillie, elle fut ardemment combattue par le grand mobed mazdéen Kirdir qui obtint la condamnation et l’exécution de Mani en 277. Eradiqué de Perse, le manichéisme devait cependant se répandre au Levant, en Afrique du Nord et dans les Balkans. Après leur condamnation au concile d’Ephèse en 431, les chrétiens nestoriens de Perse affirmèrent leur indépendance. Tolérés sous le règne de Vahram V et au début du règne de Chosroès II, ils furent persécutés à de nombreuses reprises, ce qui ne les empêcha pas d’étendre leur influence vers l’est, jusqu’en Chine, comme l’atteste une stèle aujourd’hui conservée à Xi’an. Autrement plus dangereuse pour le régime fut la prédication des mazdakistes qui, au Ve siècle, prônaient une totale réforme religieuse, accompagnée d’une révolution sociale fondée sur l’égalité complète et l’éthique communautaire…

Art et architecture
Héritiers des Parthes arsacides, les Sassanides furent à l’origine des élégants arcs en carène qui subsistent encore dans les palais d’Ardashir Ier à Firuzabad ou à Ctésiphon, en Irak, prototypes des futurs immenses portails – les Pichtaqs – qui caractérisent les grandes mosquées persanes de Chiraz ou d’Ispahan. L’art des orfèvres atteignit des sommets dans la réalisation des splendides bustes des empereurs, représentés coiffés de leur korymbos, tout à la fois chignon et couronne. Les sculpteurs réalisèrent aussi des prodiges dans les reliefs rupestres représentant scènes de chasse, scènes d’investiture ou de soumission des vaincus qui ornent les flancs de la gorge du Rud-i-Shapur ou des falaises de Taq e-Bostan ou de Naqsh e-Rostam. Après que l’empire eut succombé sous les coups de l’Islam conquérant, le souvenir des Sassanides resta ancré dans la population persane et un poète, pourtant musulman, comme Nizami, au XIIe siècle, contait encore en une grande épopée, les amours du Roi Chosroés et de la belle Shirin…

Les ponts d’Ispahan

Là où l’utile se fait élégance
Ils sont trois. Trois traits d’union jetés au-dessus du Zayandeh-rud, cette étrange rivière descendue des montagnes qui ceignent Ispahan et qui, après avoir traversé la ville, se perd dans les plaines arides du centre de l’Iran. Trois merveilles, témoin du premier essor de la cité pour l’un, de son apogée pour les deux autres. Trois éléments indissociables du paysage d’Ispahan, lieux de passage où tout Isfahani qui se respecte se doit de passer chaque jour, pour sentir battre le pouls de la grande ville, au milieu des jardins dont elle se pare.

Des Seldjoukides…

Le pont le plus ancien, celui de Shahrestân, remonte au XIIe siècle. C’est l’époque où la ville, connaît un premier essor urbain spectaculaire, sous la houlette ferme et dynamique de la dynastie turque des Seldjoukides (1050-1220), en particulier sous les règnes d’Alp Arslan et Malik Shâh, qui font brièvement d’Ispahan la capitale de la Perse. Ce nouveau statut fait que la ville déborde bientôt sur la rive droite de la rivière, et que la construction d’un pont s’avère vite nécessaire. Le Shahrestân est construit en pierre et en brique. Ses dix arches d’une grande élégance franchissent le cours d’eau en un léger dos d’âne. Le pont n’est pas totalement rectiligne, mais l’éperon central fait face aux flots, afin de renforcer la structure de l’ensemble.

… aux Safavides

Le pont Khadju et le pont aux Trente-Trois Arches sont tous les deux des chefs-d’œuvre de l’architecture safavide. Arrivée au pouvoir en 1598, cette dynastie bouleverse rapidement la donne en enlevant à Chiraz son titre de capitale pour le confier à Ispahan. Déjà, Shâh Ismaïl avait lancé le réaménagement de la ville, en traçant un grand jardin. Mais c’est son successeur, Shâh Abbas Ier dit « Le Grand » qui remodèle le centre d’Ispahan en transformant ce jardin en une place fameuse : le Naksh e-Jahan, le miroir du monde. L’empreinte de Shâh Abbas Ier est omniprésente à Ispahan. C’est lui qui décide de lancer sur la rivière un nouveau pont, plus à la mesure de cette nouvelle capitale dont il veut faire le reflet de son règne fastueux. Ce sera le pont aux Trente-Trois Arches, le plus long de la ville, avec ses trois cents mètres. Datant de 1603, il lance sur la rivière ses arches sur deux niveaux, reliant le centre de la ville au quartier arménien de Djolfa. Son nom véritable est Allâhverdi Khân, celui de son bâtisseur, général de Shâh Abbas. Au milieu du pont, un petit pavillon, comme suspendu au-dessus de l’eau sur un des éperons, servait de maison de thé. On imagine la cour royale venant, à la fraîche, se divertir en ce lieu, accompagnée de musiciens et de danseuses.
C’est à Shâh Abbas II qu’il appartient, autour de 1650, de faire bâtir le pont Khadju, le plus beau et le plus célèbre d’Ispahan. Un pont précédent de l’époque des Mongols Timourides, permettait déjà à la route de Chiraz, cruciale s’il en est, de franchir le Zayandeh Rud. De loin, le pont Khadju présente une silhouette fort semblable à celle du pont aux Trente-Trois Arches. Mêmes fondations et piliers en pierre, même superstructure de brique, mêmes promenades ouvertes à deux niveaux et mêmes pavillons. Mais le Khadju est plus qu’un pont : un astucieux système de marches de pierre percées de séparations en forme de canaux étroits pouvant être contrôlés par des vannes, le transforme en un barrage à même de contrôler le niveau de la rivière. Quand, avec les premières sécheresses, le débit se fait rare, on ferme les vannes pour retenir l’eau en une sorte de lac, réservoir essentiel à l’irrigation et donc à la vie dans cet environnement souvent hostile. Pendant plus de trois siècles, ce fut l’unique moyen pour les Isfahani d’irriguer leurs champs et les luxuriants jardins qui font la renommée de l’Iran. Le pont Khadju dégage une harmonie inégalée, par la ligne qui est la sienne, mais aussi par les deux pavillons élevés en son centre, les « parloirs des Princes » qui, semi-octogonaux, rompent à point nommé la monotonie engendrée par la succession des arches. Des faïences émaillées d’un bleu tendre et des arabesques aux jambages compliqués décorent les parois internes des pavillons.

Des lieux de sociabilité

Les ponts safavides sont, depuis toujours, des endroits privilégiés pour la rencontre des Isfahani. Certains les traversent d’un pas pressé pour se rendre à leur travail sur l’autre rive, puis, la journée achevée, y reviennent pour s’y promener sur un rythme bien plus tranquille, avec cette insouciance qui est la marque de fabrique des habitants d’Ispahan. On discute entre amis ou en famille, on s’assied un long moment, les jambes pendantes, pour contempler le soleil qui descend derrière l’horizon montagneux, on s’y désaltère d’un thé brûlant, on y déclame des poèmes anciens, on s’y attarde jusque tard dans la nuit. Et avant de rentrer chez soi, il est d’usage de jeter un dernier coup d’œil vers les ponts que la lumière orangée des projecteurs transforme en une fantasmagorie magique.