Les mausolées de Saadi et d’Hafiz à Chiraz

Chiraz, ville des poètes
Troisième métropole d’Iran après Téhéran et Mashhad, Chiraz est la capitale de la province du Fars, située au Sud-Ouest du pays. Riche d’écoles séculaires, de bibliothèques et de musées splendides, la ville est considérée comme la capitale culturelle du pays. Ses deux monuments les plus impressionnants sont les mausolées de Saadi et de Hafiz, poètes illustres des XIIIe et XIVe siècles qui continuent, de nos jours, à faire rayonner la culture persane. Entourés de splendides jardins, ils bénéficient, dans la ville, d’une situation privilégiée. On vient y pique-niquer en couple ou en famille, pour profiter de la fraîcheur offerte par les nombreux bassins, à l’ombre des pins et des mandariniers.

Les princes de la poésie persane

Au panthéon des poètes persans, Saadi (1184 – v. 1280) et Hafiz (1325-1389), nés tous deux à Chiraz, occupent une place de choix. Le premier est connu pour être l’auteur de deux ouvrages de poésie, Le Boustan (Le Jardin des parfums et des fruits) (1277) et Le Golestan (La Roseraie) (1278), dans lesquels il s’amuse à blâmer les travers de l’homme, avec un sens de la finesse et de l’élégance inégalé. Dans un langage simple, compréhensible du plus grand nombre, l’auteur parsème ses récits d’anecdotes amusantes et appelle les dirigeants de son temps à l’humilité devant Dieu. Du fait de leur grande sagesse, quelques-uns de ses vers sont inscrits aujourd’hui à l’entrée du siège de l’Organisation des Nations unies à New York : « Les enfants d’Adam font partie d’un corps. Ils sont créés tous d’une même essence. Si une peine arrive à un membre du corps, les autres aussi perdent leur aisance. »
A l’instar des œuvres de Saadi, Le Divân de Hafiz compte parmi les recueils de poèmes persans les plus populaires. Les petits poèmes d’amour qui le composent évoquent les thèmes du soufisme en mettant en scène les plaisirs de la vie : « Le secret que nous n’avons dit ni ne dirons à personne, nous le dirons à l’Ami, car c’est Lui le confident des secrets ». On connaît en réalité peu de choses de la vie du « rossignol de Chiraz », si ce n’est qu’il fut le disciple d’un intellectuel célèbre, avant de devenir poète à la cour du roi. Ayant critiqué des religieux influents, Hafiz se réfugiera ensuite à Ispahan, puis à Yazd, et ne retrouvera les honneurs de la cour de Chiraz qu’à la fin de sa vie. Son œuvre influencera nombre de poètes persans et occidentaux, au premier rang desquels Goethe qui, dans son Divan occidental-oriental, dote chacun de ses chapitres d’un nom oriental et d’un nom allemand.

Des monuments nationaux

La sépulture du poète Saadi fut installée au pied d’une charmante colline, à quatre kilomètres au nord-est de Chiraz, sur l’emplacement d’un ancien couvent de derviches dans lequel il résida à la fin de sa vie. En 1775, le shah Karim Khan Zand ordonna la construction, pour honorer sa mémoire, d’un édifice en brique recouvert de plâtre, qui fut remplacé par le monument actuel en 1958. Conçu par l’architecte et archéologue français André Godard, son iwan (porche voûté ouvert en façade) et son dôme recouvert de faïences bleues, ne sont pas sans rappeler le palais Tchehelsutun d’Ispahan. Le tombeau de Saadi se trouve à l’angle des deux iwans qui composent le nouveau monument, érigé sur un terrain de plus de dix mille mètres carrés. Quelques vers parmi ses plus fameux sont inscrits sur les parois, rendant ainsi hommage à l’un des poètes persans les plus célèbres.
Le pavillon abritant la tombe d’Hafiz est situé quant à lui dans les jardins Musalla, près d’une rivière saisonnière, au centre de Chiraz. La construction d’un petit mausolée en marbre fut ordonnée par le même Karim Khan Zand deux ans avant l’aménagement de la sépulture de Saadi. Le monument actuel a d’ailleurs été conçu en 1935 par le même architecte que celui qui réaliserait le mausolée de Saadi. La forme du toit, une petite coupole élancée, rappelle le chapeau des derviches, tandis que les feuilles de cuivre oxydées qui le recouvrent lui donnent une belle couleur dorée. L’intérieur du monument dévoile une pierre tombale en albâtre, sur laquelle est gravée une strophe d’un de ses plus fameux poèmes.

L’esprit de Saadi et d’Hafiz dans la Chiraz d’aujourd’hui

Les mausolées des poètes attirent aujourd’hui les amoureux de poésie venus leur rendre hommage en lisant leurs poèmes, ou simplement les amateurs de jardins séduits par la beauté des roseraies, le parfum des orangers et l’ombre des cyprès. De nombreux tombeaux de personnalités et d’intellectuels installés à proximité témoignent de l’honneur que constitue le fait de reposer à leurs côtés. La poésie d’Hafiz est aujourd’hui encore très présente dans la vie des Iraniens, tandis que la plupart des proverbes iraniens actuels sont inspirés de la poésie de Saadi. Fréquemment citée dans la musique traditionnelle locale, l’œuvre de Hafiz sert également aux pratiques de divination. Les Iraniens posent une question concernant leur futur à Hafiz, puis ouvrent son ouvrage au hasard. Le poème se trouvant sur la page ouverte pouvant alors être interprété pour connaître la réponse à leur question.
Après la révolution de 1979, Chiraz perd la faveur du gouvernement de Téhéran. Pour la nouvelle république islamique, elle incarnait la décadence contemporaine du règne du shah, du fait de sa revendication de l’invention du vin et en raison de son statut de centre de l’art « progressiste ». Les monuments et l’université de Chiraz, qui fut un temps une institution de renommée mondiale, ont été un peu négligés. Mais la ville des poètes offre aujourd’hui un nouveau visage aux voyageurs venus du monde entier profiter de ses trésors, si bien que l’on se prend à penser aux vers d’Hafiz la célébrant : « Plaisante est Chiraz et son incomparable état. Oh Dieu, préserve-la du déclin ! »

Les jardins persans

Ombragé et fleuri au cœur des régions arides, le jardin persan, dont le nom en vieux perse était paridaisa, est bien le lieu édénique de la rêverie mystique, poétique ou amoureuse. Héritier des plus anciennes traditions mésopotamiennes, le jardin persan a développé sa propre harmonie durant toute l’histoire de la Perse, jusqu’aux régions voisines de l’Inde et de l’Ouzbékistan.

Les jardins antiques  

A l’origine, il semblerait que les premiers jardins soient nés en Mésopotamie, en association avec les temples. Mais, dès le lointain empire d’Akkad, un jardin « laïc » apparaît, relié au palais du souverain. Plus tard, au VIIIe siècle av. J.-C., les empereurs du second empire assyrien sont les premiers à concevoir un jardin royal aux proportions monumentales, qui symbolise la légitimité du souverain, garant de la fécondité de l’agriculture. Le roi y illustre sa capacité à rendre la terre fertile, par l’aménagement de canaux d’irrigation permettant la culture d’espèces variées, souvent importées des territoires conquis.
Cette conception du roi bon jardinier et cultivateur est consciemment reprise par les souverains achéménides qui fondent le premier grand empire perse à partir de VIe siècle av. J.-C. Partout où ils résident, ces empereurs font édifier de vastes paridaisa, à la fois réserves de chasse et jardins botaniques. Ainsi, à Pasargades, la capitale de Cyrus le Grand, le palais prend la forme de pavillons d’apparat disséminés dans un vaste jardin planté d’essences rares. Les fouilles archéologiques ont livré le plan d’un jardin rectangulaire, entouré de hauts murs, parcouru de canalisations de pierre et jalonné de bassins.

Les caractéristiques du jardin persan classique 

Le jardin achéménide contient déjà en germe les principales caractéristiques de son héritier persan : la clôture de l’espace, son organisation géométrique et l’importance de l’eau. Tous ces éléments, contrastant avec l’environnement aride de la région, magnifient une agriculture intensément irriguée et témoignent de la maîtrise exercée par l’homme sur les éléments.
Paradoxalement, les véritables concepteurs du jardin persan classique sont les Mongols Timourides qui, s’inspirant très probablement de ce qu’ils virent en Perse, créèrent à Samarcande à la fin du XIVe siècle, le modèle du chahar-bagh (littéralement « quatre jardins»), le jardin quadripartite de plan centré. Le jardin mongol est entouré de murs, le long desquels coule à l’intérieur un canal planté d’un côté de peupliers, de l’autre d’iris, puis d’abricotiers, de pêchers et de rosiers. Au centre, un bassin devant un pavillon de plaisance recueille l’eau du grand canal axial fleuri d’iris et de soucis. De part et d’autre de ce canal, l’espace libre est divisé de chaque côté par de nouveaux canaux, en deux grandes terrasses plantées d’arbres fruitiers : des grenadiers, des cognassiers, des pêchers et des poiriers, tandis qu’à leurs pieds, roses, tulipes, jasmins et violettes s’étalent en prairies.
Cet univers clos, dont la forme se répand dans toute la région, se pare progressivement d’un symbolisme religieux et philosophique. Si l’architecture quadripartite du jardin apparaît d’abord comme une représentation cosmique des points cardinaux, reliée aux quatre éléments naturels fondamentaux, cette organisation résonne à la période islamique avec les quatre fleuves du paradis coranique, dont le jardin est l’image terrestre. Topos majeur de la poésie persane qui le magnifie, le jardin devient le lieu d’une intense expérience sensorielle, propice à la méditation mystique ou à la rencontre amoureuse.

Le jardin persan à l’époque moderne

A l’époque safavide, la forme du jardin reste stable, mais il acquiert une nouvelle dimension urbaine. Lorsque Shah Abbas Ier décide, à partir de 1598, de la reconstruction de sa capitale Ispahan, il la conçoit comme un véritable jardin-ville, où un réseau d’espaces naturels dessine la scène urbaine. De cette époque, de nombreux jardins sont conservés ; dans la ville même d’Ispahan, le palais de Chehel-Sotun (littéralement « quarante colonnes ») compte parmi les plus beaux et témoigne au mieux de l’heureuse alliance entre l’architecture et le jardin, dans laquelle l’eau joue un rôle prépondérant. Démultipliant les colonnes du palais, l’eau du grand bassin recrée un édifice onirique entouré de verdure, et serpente par petites cascades et canaux parmi les arbres et les fleurs.
A la fin du XVIIIe siècle, sous l’influence culturelle de l’Europe, une évolution importante se fait jour. En rupture avec l’espace clos de relativement petites dimensions des périodes précédentes, les souverains Qadjars construisent à Téhéran de vastes jardins généralement situés à l’extérieur de la ville, vers le nord. Ils présentent de fortes dénivellations pour permettre au regard de courir, dans de grandes perspectives, vers les paysages lointains au-delà des murs.

Tranchant sur la nature aride, le jardin persan déploie la magnificence de son architecture, de ses arbres et de ses fleurs. Mais, au-delà de sa beauté, c’est une véritable forme culturelle qui fonctionne, dès ses origines et tout au long de son histoire, comme un puissant lieu métaphorique à la fois politique, social et religieux.

Les Achéménides

L’empire majuscule
Durant deux longs siècles, les Perses achéménides ont imposé, sur un territoire d’une ampleur jamais vue auparavant, la puissance de leur domination. Cet empire, ils ont su le développer d’abord, l’administrer ensuite, pour en faire la base du pouvoir absolu de leurs Rois des Rois. Ils ont eu le bon goût de traduire leur puissance dans des réalisations architecturales monumentales qui ont survécu à leur déclin et à leur chute brutale. Ils nous ont ainsi légué, par-delà plus de deux millénaires, mainte merveille dont Persépolis, la ville qui porte leur nom hellénisé, constitue le plus éclatant fleuron.

L’irrésistible ascension d’une dynastie perse

Ce sont de ces faits qui construisent les légendes, comme il s’en rencontre de loin en loin à travers l’histoire du monde. Un obscur noyau d’hommes, faibles en apparence mais déterminés en réalité, se révoltent, s’emparent du pouvoir au détriment de ceux à qui ils devaient obéissance et, en quelques années, s’imposent à tous leurs semblables. Ils avaient pourtant affaire à forte partie. Leurs suzerains ne sont pas n’importe qui : les Mèdes, premiers Iraniens à fonder une civilisation organisée, sont encore tout auréolés de leur victoire remportée en 612 sur les Assyriens dans les plaines de Mésopotamie. Gouvernant la ville de Suse en leur nom, un certain Cyrus, dont les ancêtres nomadisaient jadis dans le Fars, au sud du plateau iranien, se sent pousser des ailes. Profitant d’obscures querelles familiales – il est lui-même le gendre du roi des Mèdes –, Cyrus s’empare du pouvoir et fonde du même coup la première dynastie perse, vers 550 avant notre ère. C’est le début d’une formidable série de conquêtes qui culmineront dans le gigantesque empire achéménide (550-330). Ses dimensions donnent le tournis. A son expansion maximale, en 500, juste avant les fameuses guerres médiques qui verront les souverains perses affronter les Grecs dans deux conflits emblématiques, il s’étend du bassin de l’Indus, à l’est, aux déserts d’Egypte et aux montagnes des Balkans à l’ouest. Sur quelques huit millions de kilomètres carrés vivent près de 50 millions d’hommes ! L’empire repose sur un système tributaire où chaque peuple soumis fournit au Roi des Rois des denrées, des matières premières ou des produits transformés. Fidèle aux origines nomades des Perses, la cour est itinérante : elle se déplace entre les différentes capitales (Ecbatane, Suse, Persépolis), au gré des saisons, avec l’administration centrale et le trésor. Remarquables organisateurs, les Achéménides ont divisé leur immense territoire en satrapies. A leurs têtes, de véritables vice-rois assurent l’ordre public, tout en respectant les us et coutumes des différentes nations. La cohésion de l’ensemble est assurée par un système de routes royales sur lesquelles circulent les messagers impériaux, capables de parcourir 2 500 kilomètres en trois semaines. Ce remarquable ensemble souffre pourtant de maux qui le conduiront à la chute. Un sentiment national est impossible sur une telle étendue. Au fil du temps, rivalités dynastiques et révoltes contre le tribut se multiplient, ce dont profite Alexandre le Grand pour, au terme d’une fulgurante épopée, mettre fin à l’empire achéménide, en 330.

Persépolis

L’Iran actuel regorge de traces de cette période de gloire de son histoire : bas-reliefs et tombeaux gigantesques des Rois des Rois à Naqsh e-Rustam, émouvante solitude du tombeau de Cyrus à Pasargades, sa capitale… mais rien ne peut rendre mieux la puissance pourtant raffinée de l’art achéménide que le complexe de Persépolis. Au pied de montagnes arides, Darius Ier (522-486) a voulu fonder une ville-palais à l’image de son pouvoir grandissant. De titanesques travaux d’arasement ont permis l’établissement d’une vaste terrasse qui domine les alentours. Sur cette base, les rois achéménides vont, chacun à leur tour, ériger des monuments-témoins de leur gloire personnelle ou de l’agrément dont ils voulaient doter Persépolis. L’escalier monumental à double rampe qui mène au site débouche sur la porte des Nations, érigée sous Xerxès Ier (le souverain qui fut défait à Salamine), flanquée de colossales statues de taureaux ailés à tête humaine et barbe tressée, directement inspirées de l’art assyrien. Une allée monumentale mène au hall aux Cent Colonnes, imposante salle jadis couverte d’un plafond de bois. Elle constitue la meilleure introduction à la merveille de Persépolis : le palais de l’Apadana, ou salle d’audience royale. On y accède par un escalier où les artisans du roi ont laissé dans la pierre grise et polie par les ans les plus remarquables bas-reliefs qui soient. En une théorie soigneusement ordonnée, séparés par des cyprès stylisés d’une incomparable finesse, les représentants des vingt-quatre nations soumises au Roi des Rois viennent lui faire allégeance tout en lui offrant les produits de leurs contrées : bouquetins aux cornes imposantes, vases d’Arabie, chameaux de Bactriane, tissus d’Asie Mineure, bijoux et chars d’or…
La salle proprement dite, aux fabuleuses proportions, était le théâtre de la fameuse proskynèse ou prosternation obligatoire devant le souverain, telle que nous l’a restituée Hérodote. D’autres palais, les bâtiments du trésor, la partie réservée aux femmes complètent l’ensemble, dominé par le tombeau rupestre où reposait jadis Artaxerxès II. Persépolis est particulièrement cher au cœur des Iraniens d’aujourd’hui, qui se voient comme les descendants du peuple de Cyrus et de sa dynastie. En ce sens, l’empire achéménide est bien un élément essentiel du nationalisme « mémoriel » iranien.

Le patrimoine des Qadjars

Quand la Perse rencontrait la modernité
Lorsqu’Aqa Muhammad Qadjar monte sur le trône de Perse en 1796, il fonde une dynastie dont l’histoire est aujourd’hui largement réhabilitée. Le siècle Qadjar, qui voit la Perse se confronter à la modernité, constitue en effet un tournant dans l’histoire iranienne. L’influence croissante de l’Occident et l’attirance des souverains pour la culture européenne transforment alors le pays. Les Qadjars contribuent aussi à insuffler un dynamisme artistique puissant, dont il reste de merveilleux exemples. La rencontre de la Perse et de l’Occident est ainsi à l’origine d’un art original, qui trouve sa pleine expression sous le très long règne de Nasser-e Din Shah (1848-1896).

L’épopée des Qadjars : la Perse dans le jeu européen 

Les Qadjars sont un clan turkmène (turc) qui, au terme d’une révolution de palais, réussi à chasser du pouvoir la dynastie des Zand. Les débuts de leur domination sur la Perse sont pour le moins mouvementés. A peine installé sur le trône, leur fondateur est assassiné. Pour assurer la pérennité de l’empire, son successeur, Fath-Ali Shah (1797-1834) doit faire face aux appétit de deux de ses puissants voisins. Les Russes sont désireux de maîtriser la Perse, afin de s’ouvrir une voie commerciale et militaire vers le Golfe Persique et l’Océan Indien. Les Britanniques, pour leur part, ont tout autant intérêt à contrôler cette région stratégique, afin de protéger la route des Indes, si vitale pour l’Empire de sa gracieuse majesté. Pris ainsi entre le marteau et l’enclume, les souverains qadjars ont beaucoup de mal à garder une autonomie relative. Progressivement, le nord du pays bascule sous influence russe, le sud sous influence anglaise. Dans le même temps, les contacts noués avec les puissances occidentales vont permettre au pays de s’ouvrir et de se moderniser. Les premières avancées technologiques atteignent Téhéran, qui devient capitale sous les Qadjars, avant d’irriguer peu à peu tout le territoire perse. Cela n’est pas toujours du goût des chefs religieux et des intellectuels réformateurs, qui, en 1906, arrachent au souverain une constitution particulièrement libérale pour l’époque. Elle restera morte-née, retirée l’année suivante sous la pression des Occidentaux. En 1925, le Majlis, le parlement iranien, dépose Ahmad Shah, le dernier des Qadjars. Reza Pahlavi s’empare alors du trône, la Perse s’efface au profit de l’Iran moderne.

Le patrimoine Qadjars : entre tradition et modernité 

Soucieux d’ancrer leur pouvoir au cœur de l’identité persane, les Qadjars n’auront de cesse de se référer à la prestigieuse dynastie safavide, laquelle, aux XVIe et XVIIe siècles, coiffa la Perse d’une couronne de gloire politique et artistique sans précédent depuis l’Antiquité. Les palais et les jardins safavides sont restaurés et la marque des Qadjars une nouvelle fois apposée. Les restaurations d’édifices s’accompagnent de l’ajout de milliers de tesselles étincelantes donnant aux monuments un aspect scintillant mimant l’eau ruisselante des paradis persans. Sur de nombreux édifices, les carreaux kashi de couleur jaune viennent orner les murs de motifs floraux encadrant des scènes issues de la mythologie persane. La décoration des intérieurs mais aussi des objets le plus divers (paravents, plumiers, boîtes à miroirs) est marquée par le style gul-i-bulbul – rose et rossignol. Fleurs et oiseaux évoluent dans un environnement végétal tout à la fois dense et raffiné. Le thème de la rose et du rossignol, qui a une connotation amoureuse, est issu de la très célèbre poésie persane. Afin d’affermir leur pouvoir sur l’aristocratie, les Qadjars dotent aussi la cour d’une étiquette rigoureuse. Un faste prodigieux s’exprime alors. La forte impression qu’exercent les idées et les arts venus d’Europe conduit à une multiplication des motifs occidentaux dans le répertoire persan. Ainsi, au palais du Golestan, des scènes de villages européens côtoient des motifs traditionnels sur les décorations extérieures, et la salle du trône rivalise en moulures avec les plus beaux palais de la vieille Europe. Rien d’étonnant à cela : les architectes sont autrichiens et français, et œuvrent dans l’esprit du Second Empire. C’est surtout sous Fath-Ali Shah que la fièvre créatrice est la plus forte. Chaque ville de quelque importance se dote d’une porte monumentale qui en souligne l’entrée, sorte d’arcs de triomphe destinés à souligner la réalité de la dynastie régnante. Les palais sont particulièrement soignés. Un des plus beaux est certainement le Bagh-e Eram, à Chiraz. Flanquée de cyprès et de palmiers, sa ravissante façade ouvre sur le jardin deux loggias profondes, toutes ornées de faïences miroitantes. Surmontée de frontons arrondis du plus bel effet, cette façade se reflète dans un bassin et des canaux bordés de fleurs. Dans la même ville, à la fin du XIXe siècle, un ministre des souverains qadjars se fait construire le pavillon de Narandjestan. C’est un petit bijou qui semble sorti tout droit des Contes des Mille et Une Nuits ! La lumière, réfractée à l’infini, bondit d’une salle à l’autre, avant de regagner le petit jardin clos, ses eaux vives et ses orangers. Issu de la tradition, tourné vers la modernité, l’art qadjar préfigure les réalisations artistiques de la dynastie suivante. L’éclat des palais et des jardins constitue aujourd’hui encore un témoignage exceptionnel de cette rencontre entre l’Orient et l’Occident.

Le palais du Golestan

Dernier témoin de la gloire des Pahlavi
Quand Téhéran devint la capitale de l’Iran
Suse, Hamadan, Persépolis, Ispahan, Chiraz, Rey : l’Iran, au cours de sa longue histoire, connut successivement de nombreuses capitales. Dès le XIIIe siècle, après la destruction de Rey par les Mongols, Téhéran était devenue une cité d’importance. Ce ne fut cependant qu’en 1786, lorsque Agha Mohammad Khan Qadjar, vainqueur des derniers partisans de la dynastie zend, se proclama roi d’Iran, que Téhéran reçut le statut de capitale qu’elle a conservé jusqu’à nos jours.

Chaque grande cité d’Iran et d’Asie centrale comportait alors une citadelle, arg en persan, ceinte d’épaisses murailles d’adobe, qui constituait le centre du pouvoir. Ce fut donc naturellement que la cour royale des Qadjars s’installa dans l’arg de Téhéran qui avait été construite au XVIesiècle, sous la dynastie des Séfévides, puis agrandie durant le règne du grand conquérant Karim Khan Zend, au milieu du XVIIIe siècle. Déjà Karim Khan Zend y avait fait édifier le Khalvat-e-Karim Khani, tout de marbre avec un bassin et une fontaine, qui abrite aujourd’hui le très beau gisant de marbre du grand shah qadjar Nasir al-Din.

En 1806, Fath Ali Shah, le neveu et successeur de Mohammad Khan y fit construire, un premier édifice, le Takht-e Marmar, le « Trône de marbre », un iwan ouvert sur un jardin persan agrémenté de bassins, décoré de peintures, de marbres sculptés, d’émaux et, caractéristique incontournable de l’architecture qadjare, d’une multitude de fragments de miroirs. Ce fut vraisemblablement à cette époque que le lieu, qui vit, jusqu’en 1925, le couronnement des empereurs d’Iran, reçut le nom de palais du Golestan, palais du jardin des fleurs. Fath Ali Shah fit ensuite construire l’Emarat-e Badgir, flanqué de quatre de ces « tours des vents » traditionnelles en Iran, qui en assurent naturellement par appel d’air frais, la « climatisation ».

Les Qadjars et l’Europe
En ce début du XIXe siècle qui voit l’avènement de la révolution industrielle, les enjeux géopolitiques mobilisant les grandes puissances européennes s’étendent au monde entier. L’Iran devient alors la cible des ambitions internationales de la France, de l’Angleterre et de la Russie. En 1801, Londres se voit reconnaître – grâce à Malcolm, son ambassadeur à Téhéran – la liberté de commercer le long des côtes perses. Pour la petite histoire, c’est ce diplomate qui introduisit la pomme de terre en Perse où elle est toujours connue sous le nom de « prune de Malcolm ». En 1806, Fath Ali Shah fait appel à la France, et Napoléon prend la Perse « sous sa protection » et envoie le colonel Favier réorganiser l’armée iranienne et l’équiper de matériel moderne. Les résultats ne sont guère brillants puisque la Perse, qui affronte ensuite la Russie, perd, à l’issue de ce conflit, l’Azerbaïdjan et l’Arménie. L’Angleterre réussit par ailleurs à faire interdire, en 1809, la Perse aux Français. En 1856, sous le règne de Shah Nasir al-Din (1848-1896), la Russie, qui vient de perdre, en 1856, la guerre de Crimée laisse le champ libre aux Anglais. Le Shah fait alors appel à la France pour contrebalancer l’influence britannique et il est reçu plusieurs fois à Paris. C’est le début d’une relation privilégiée qui se poursuit ensuite, sous la dynastie des Pahlavi, jusqu’à la révolution islamique de 1979.

Syncrétisme européo-persan
C’est aussi à cette époque que Shah Nasir al-Din décide de modifier de fond en comble le palais du Golestan pour en faire ce que nous pouvons encore voir aujourd’hui : un exemple unique de syncrétisme entre l’art persan traditionnel et les techniques de construction européennes. Les travaux sont confiés aux architectes Haj Ali Khan Hajeb-od-Doleh puis Ali Mohammad Kashi, qui font reconstruire entièrement le grand palais, le Shams-ol Emareh ou « palais du Soleil », vaste structure aux arches multiples, recouvertes de céramiques, aux fenêtres ornées de vitraux à l’européenne et dont les deux hautes tours offrent des vues panoramiques sur la ville. Il se prolonge également par une salle des miroirs, le talar-e ayneh. Nasir al-Din fait encore construire un palais de marbre blanc, le khâbgâh ou « palais du sommeil », malheureusement détruit en 1963 pour être remplacé par un édifice moderne sans intérêt, à l’occasion de la visite de la reine Elisabeth II d’Angleterre ! Dans le cadre de leurs relations diplomatiques, les shahs qadjars ont reçu de nombreux cadeaux de leurs hôtes européens, porcelaines et joyaux donnés par la France, l’Angleterre, la Russie et la Turquie ottomane, œuvres de peintres européens du XIXe siècle, meubles, marqueteries, cristaux qui sont toujours exposés dans la partie du palais transformée en musée en 1894. Le palais abrite également une reproduction du célèbre « Trône du Paon », dont l’original est aujourd’hui dans les caves de la Banque nationale iranienne. Le trône original indien, celui de Shah Jahan le bâtisseur du Taj Mahal, avait été ramené en Iran par le conquérant Karim Khan Zend. Détruit lors de la chute de sa dynastie, un « nouveau » Trône du Paon fut réalisé en 1836 qui ne compte pas moins de 26 733 pierres précieuses.

Les Pahlavi
L’affaiblissement des Qadjars, la révolution nationaliste de 1905, le renversement de Muhammad Ali en 1908, conduisirent à un véritable dépècement de l’Iran, partagé en zones d’influences anglaise et russe. La banque impériale de Perse était contrôlée par le financier anglais Reuters, les ressources naturelles du pays par l’Anglo-Persian Oil Company de Knox d’Arcy, mais, dans la nuit du 20 au 21 février 1921, le coup d’Etat du général Reza Pahlavi marqua la naissance d’une nouvelle dynastie. Comme le sera ensuite son fils Mohammed Reza, le dernier des shahs d’Iran, Reza Shah fut couronné empereur en 1925 dans le palais du Golestan, mais il n’y résida plus, les Pahlavi s’étant fait construire de somptueux et modernes palais sur les collines au nord de Téhéran, à Sa’dabad. Les Pahlavi nouèrent des alliances fortes avec les pays occidentaux qui voyaient en l’Iran un rempart contre les ambitions soviétiques, mais les laissèrent, en contrepartie, tirer le plus grand profit du pétrole iranien. Autoritaires, ils modernisèrent l’Iran à marche forcée, s’attirant la haine des forces conservatrices et religieuses qui n’eurent de cesse que de renverser le régime honni… Quand Mohammed Reza s’enfuit en 1979, le palais du Golestan ne fut plus que le splendide témoin d’une histoire désormais révolue.

Le palais d’Ali Qapou

Un joyau de la Perse safavide

Devenue aujourd’hui la place de l’Imam, l’ancienne place du Roi-d’Ispahan (Meidan-e-Shah) constitue le cœur de la cité telle qu’elle a été aménagée au début du XVIe siècle. On y trouve, la majestueuse mosquée du Roi (Masjed-e-Shah), la séduisante mosquée du Cheikh Lotfollah (Masjed-e-Cheikh-Lotfollah) et le bazar Qaisaryeh, mais ce qui attire tous les regards est sans conteste l’impressionnante Ali Qapou, la « porte d’Ali » qui constitue en fait le portail d’entrée du palais royal, un monument que l’on a évidemment assimilé à la « Sublime Porte » qui, à Constantinople, commandait l’accès au palais des sultans ottomans.

Ispahan, la capitale de Chah Abbas

La ville qui, selon l’expression consacrée, allait devenir au XVIIe siècle « la moitié du monde » a connu des origines autrement modestes. L’ancienne cité achéménide de Gaba mentionnée par Staabon fut, sous le nom de Djay, un centre plus important à l’époque sassanide. Gouvernée par les Buyides au Xe siècle, puis par les Seldjoukides quand ils s’imposent dans la majeure partie du Proche-Orient, la ville survit en 1228 à l’invasion mongole, mais, en 1338, Tamerlan fait massacrer sa population. Elle va connaître une remarquable renaissance avec la dynastie safavide qui s’installe en Perse au début du XVIe siècle avec Shah Ismaïl, mais c’est sous le long règne de Shah Abbas (1588-1629) qu’elle accède au rang de capitale, le souverain souhaitant s’éloigner de Tabriz et de Ghazvin qui se trouvaient davantage à portée de la menace ottomane. Le shah qui y règne est alors l’un des plus puissants du monde, même s’il doit compter avec de dangereux voisins, le sultan de Constantinople, le Grand Moghol indien ou les remuants Uzbeks du Nord-Est. L’étendue et la prospérité de ses Etats lui fournissent cependant les moyens d’une grande politique de construction et d’aménagement urbain et Ispahan brillera jusqu’au XVIIIesiècle, quand elle subira, à partir de 1722, l’occupation afghane. Le transfert ultérieur de la capitale persane à Mashad la réduisit au rang de chef-lieu de province et Pierre Loti pouvait, à la fin du XIXe siècle, se désoler du « délabrement de tous ses édifices qui, au premier aspect, jouent encore la splendeur… Du côté où soufflent tous les vents d’hiver, tous les minarets des mosquées, tous les dômes sont à moitié dépouillés de leurs patientes mosaïques de faïence et semblent rongés d’une lèpre grise… » Les travaux de restauration entrepris au XXe siècle ont heureusement sauvé un patrimoine exceptionnel, qui correspond à l’apogée de l’art musulman iranien.

Un palais dans une porte

C’est à l’ouest de la place Royale, en face de la mosquée du Cheikh Lotfollah, que se dresse, à quarante-huit mètres de hauteur, Ali Qapou, le portail monumental qui permettait l’accès au complexe palatial aménagé en retrait, mais qui constituait en elle-même un véritable palais dont la grande loggia à colonnes du premier étage faisait fonction de belvédère et permettait à la cour de contempler les divers spectacles – jeu de polo, défilés militaires, voire exécutions capitales – qui se déroulaient sur la place. Alors que l’intérieur du palais était a priori interdit aux étrangers, la porte d’Ali Qapou constituait une ouverture sur le monde extérieur, et les voyageurs européens en donnèrent de nombreuses descriptions. Le roi s’y tenait souvent et y avait fait aménager une salle du trône où il recevait dignitaires et ambassadeurs étrangers. Le monument comporte, sur la place, un fort soubassement percé du grand portail d’entrée et, au premier étage, une vaste terrasse dont le toit est soutenu par dix-huit colonnes hautes et fines surmontées de chapiteaux ouvragés, le mur de façade s’ornant d’un riche décor de faïences jaunes et vertes. On découvre à l’intérieur un grand nombre de salles, de petits salons et de corridors répartis sur six étages selon un plan complexe. Malgré les destructions intervenues lors de la chute des Safavides, une partie de la décoration intérieure – revêtements de faïences, stucs colorés, fresques murales – a survécu et témoigne de la perfection atteinte par l’art persan musulman à son apogée. Les harmonies colorées sont plus subtiles que dans les décors des mosquées et les thèmes retenus sont plus proches de ceux des miniatures safavides. Dans le prolongement de la grande terrasse qui offre une vue magnifique sur la place royale, la salle du trône est la pièce la plus somptueuse, enrichie de peintures réalisées sous Shah Abbas II, en 1644. Le plafond de bois et les poutres apparentes sont ornés de marqueteries aux vives couleurs qui apparaissent d’une finesse extraordinaire. Reçu par le shah, le voyageur français Jean Chardin est impressionné par la beauté du lieu : « Les murs sont revêtus de marbre blanc peint et doré jusqu’à moitié de la hauteur et le reste est fait de châssis de cristal de toutes les couleurs. Le trône du roi est sur une estrade longue de douze pas et large de huit. Il y a quatre cheminées dans le salon, au-dessus desquelles il y a de grandes peintures qui tiennent tous les côtés. L’une représente une bataille d’Abbas le Grand contre les Ouzbeks et les trois autres des fêtes royales. Au haut du salon, tout à l’entour, sont attachés des rideaux de fin coutil, doublés de brocard d’or à fleurs, qu’on tire du côté du soleil en les étendant jusqu’à huit pieds de terre, comme une tente, ce qui rend le salon très frais. » Au sixième étage, l’étonnant salon de musique a ses murs doublés d’une paroi de plâtre ou de stuc ouvragée qui permet d’améliorer l’acoustique de la pièce.

Le pavillon aux Quarante Colonnes

Construit dans le vaste parc correspondant à la résidence royale, ce bâtiment (Tchéhel Sôtoun) fut édifié dans sa forme actuelle sous Chah Abbas II et une inscription nous indique qu’il fut terminé en 1647. Le pavillon s’ouvre sur les jardins par une élégante terrasse haute seulement de quelques marches. Le fait que les vingt colonnes de sa façade se reflètent dans la pièce d’eau du parc a conduit les Persans à parler du « pavillon aux Quarante Colonnes », mais Jean-Paul Roux a mis en doute cette interprétation en signalant que le nombre quarante signifie souvent « beaucoup » sans plus de précision. Le somptueux décor de cette terrasse a pour une bonne part disparu, mais il reste encore le plafond peint et ses minutieuses marqueteries. A l’intérieur, la grande salle est couverte de trois coupoles portant fresques et stucs colorés. Les murs sont ornés de grandes fresques historiées et, dans leur partie inférieure, de panneaux de céramiques sur lesquels dominent les verts et les tons dorés. Un lieu qui renvoie à la douceur de vivre de l’Orient imaginé par les Occidentaux.

Le mausolée d’Oldjaïtu Khodabende à Soltanieh

Coupole céleste

Impossible de le rater. Quand on s’engage dans la plaine de Soltanieh, à 1 800 mètres d’altitude et à quelque 250 kilomètres à l’ouest de Téhéran, entre deux crêtes de hautes montagnes arides couronnées de neige dès l’automne, apparaît soudain le dôme du mausolée d’Oldjaïtu, maître mongol de la Perse. Vision sublime que cette haute coupole turquoise, dominant de sa beauté presque intacte un petit village tranquille, aujourd’hui bien oublié, mais qui fut, au XIVe siècle, le centre de la puissance du clan des Ilkhanides…

Les Mongols en Perse

Milieu du XIIIe siècle : la Perse et la Mésopotamie sont, au cours de fulgurantes invasions, ravagées par les armées mongoles. Les envahisseurs occupent Bagdad en 1258, mettant fin par la même occasion à la séculaire dynastie des Abbassides. Dans la foulée, ils occupent le plateau persan, et fondent l’empire ilkhanide dont la première capitale sera Tabriz. Le titre Ilkhan signifie « subordonné au paisible Khan », marque de déférence envers le grand Khan de Chine. Pourtant, à la mort de Kubilaï Khan à Pékin en 1294, les liens avec la Chine se relâchent. C’est aussi le moment où les Mongols de Perse se convertissent à la religion dominante dans la région : l’islam. Le quatrième des maîtres mongols, Argun Khan, décide alors de se faire construire une résidence d’été dans une plaine idéale pour la chasse et les chevauchées dont les Mongols, même sédentarisés, restent friands. Le tournant est définitivement pris quand son fils Oldjaïtu Khodabende accède au pouvoir et décide de faire de la ville en construction sa capitale, sous le nom de Soltanieh, « l’impériale ». Nous sommes en 1304 et le destin prestigieux de la ville est scellé. Oldjaïtu entreprend alors d’ériger un mausolée grandiose. Il a l’intention d’y transférer, depuis la Mésopotamie, les dépouilles des deux plus grands martyrs du chi’isme, Hassan et Hussein. Mais, devant les réticences des autorités locales qui redoutent de perdre les fruits des pèlerinages organisés à leur profit, il renonce à son projet et réserve alors le fastueux monument à ses propres restes. Quand Oldjaïtu s’éteint en 1316, le mausolée est achevé depuis trois ans, mais Soltanieh ne survivra pas longtemps à son promoteur et, dès 1335, la dynastie Ilkhanide prend fin. Epargné par Tamerlan, le mausolée finit par rester l’unique vestige de cette gloire passée…

Le plus grand dôme en brique du monde

Pour ériger le mausolée, les architectes mandatés par Oldjaïtu se sont référés à l’architecture d’Asie centrale, avec un plan carré à la base, passant, par un système complexe de trompes, à un plan octogonal, puis à la sphère de la coupole. Le Mongol était ambitieux, et ce trait de caractère se reflète dans le gigantisme de la construction : un dôme culminant à près de 50 mètres au-dessus du sol et d’une ampleur jamais atteinte jusque-là. Un véritable défi donc pour les concepteurs de l’ensemble, chargés de stabiliser cette construction hardie, d’un poids de 200 tonnes !

La solution trouvée est proprement géniale. On construit d’abord une première coquille dont les côtes vont s’amincissant vers le sommet. Une seconde calotte prend alors appui sur les côtes de la première, formant une coupole cellulaire dont les alvéoles sont remplies de mortier, élément tout à la fois solide et relativement léger. Ce système innovant a depuis fait ses preuves puisque la coupole tient toujours, sept siècles après sa construction. Bien plus, on raconte que, consultant à Florence des dessins amenés de Perse par des visiteurs orientaux, Brunelleschi, après maintes interrogations, aurait puisé là le secret de la spectaculaire coupole de Santa Maria dei Fiore, bâtie elle aussi en double coque.

Faïences et jeux de briques

L’extérieur du mausolée est relativement sobre, simplement rehaussé de petits minarets aux angles, pour en accentuer la légèreté. Le revêtement externe de la coupole, constitué d’une multitude de faïences émaillées d’un bleu turquoise du plus bel effet, prend toute sa valeur quand la chaude lumière du ciel iranien le transforme en une irisation, changeante avec les heures du jour. Elle attire immanquablement le visiteur vers le portail d’entrée, dissimulé sous un porche ogival délicatement ciselé. C’est pourtant une fois franchi ce seuil que se révèle la majestueuse ampleur du monument. Le regard se perd dans les hauteurs, passant de l’ombre des recoins les plus secrets aux rais de lumières qui fusent à travers les rares fenêtres ouvertes ceinturant la coupole. La décoration alterne des motifs piriformes, évocation stylisée des cyprès, arbre funéraire par excellence, et des inscriptions arabes coufiques calligraphiées. Des escaliers, dissimulés dans les contreforts épaulant la coupole, permettent d’atteindre la galerie extérieure du monument, ouverte sur la campagne et les montagnes par d’imposantes baies qui ne sont pas sans rappeler le Taj Mahal d’Agra, autre rejeton artistique du mausolée d’Oldjaïtu. Le décor atteint ici un raffinement évocateur des plus belles heures de l’Orient : plafonds, chambranles des portes, arcs aux élégants entrecroisements sont faits de complexes créations de plâtres sculptés, de mosaïques et de peintures, tirées tout droit de ces enluminures qui ont fait la renommée de la Perse.

Alors, quand vient l’heure de reprendre la route, une certitude réconfortante se fait jour : si le raffinement de la tombe présage de la qualité du repos, l’âme d’Oldjaïtu n’est pas prête d’être troublée…

La mosquée du Vendredi d’Ispahan

Mille ans d’architecture

Esfahan, Nesf i Djahan

« Ispahan, la moitié du monde. » C’est ainsi que, depuis le XVIe siècle, les Iraniens nomment la cité qui fut la capitale de Shah Abbas, le plus prestigieux des souverains séfévides. Emerveillé par l’audace de l’architecture et la splendeur des faïences qui décorent les plus prestigieuses mosquées d’Ispahan, celles du Roi et de Sheik Lotfollah, nul ne songe à contester cette affirmation. Cependant, si ces chefs-d’œuvre de l’art séfévide sont incontournables, il est aussi dans la ville un autre joyau, peut-être moins grandiose, mais d’un exceptionnel intérêt : la grande mosquée ou mosquée du Vendredi

Les origines

Etablie au sein d’une vaste oasis, la cité d’Ispahan existait déjà à l’époque achéménide, mais ce fut entre le IIe et le IVe siècle, à l’époque de l’empire sassanide, qu’elle prit véritablement son essor. Le nom Sepahan qui la désignait alors signifiait : « lieu de rassemblement des armées ». Prise par les Arabes lors de la première grande phase de la conquête musulmane, en 642, Ispahan devint, théoriquement la capitale de la province d’Al-Jibal, « les montagnes », mais elle ne fut guère plus qu’un lieu de garnison. La première construction d’une grande mosquée – une « mosquée du Vendredi » – à Ispahan n’est attestée que vers l’an 772, quand le gouverneur abbasside s’installa dans le quartier de Khashinan. Il ne reste rien de cet édifice, car, sur ordre du calife abbaside Al Mutazim, il fut remplacé en 843 par un nouveau sanctuaire, agrandi sous le règne du Xe calife, Jafar al-Mutawakkil, connu pour avoir fait construire le célèbre minaret en spirale de la mosquée de Samarra. Edifiée en briques crues, elle présentait alors le plan classique de la mosquée du Moyen-Orient, avec quatre bâtiments autour d’une cour bordée de galeries. Lorsque le pouvoir de Bagdad s’affaiblit, Ispahan fut prise par une dynastie musulmane d’origine iranienne, mais la domination des Bouyides fut éphémère et, en 1047, la ville fut assiégée par le conquérant turc seldjoukide Toghrul-Beg, ce qui conduisit les habitants de la ville à démonter la charpente de la mosquée pour se procurer du bois de chauffage !

Les Seldjoukides

L’immense richesse du nouvel empire seldjoukide rejaillit sur Ispahan quand le grand sultan Malik Shah, aidé de son brillant vizir iranien Nizam al-Mulk, décida d’en faire sa capitale en 1073. La mosquée du Vendredi fut alors entièrement reconstruite et le nouvel édifice s’imposa rapidement comme le prototype des grandes mosquées persanes. Les architectes de Malik Shah s’inspirèrent des palais sassanides et conçurent le plan de l’édifice autour d’une cour à quatre iwans. La salle située au sud de la cour, qui fut construite aux frais de Nizam al-Mulk, fut aussi porteuse d’une innovation technique reprise dans l’architecture persane. D’une élégante sobriété, elle fut surmontée d’une grande coupole à double paroi, reposant sur des trompes. Nizam al-Mulk avait, auprès du sultan, en la personne du grand chambellan Taj Al-Mulk, un adversaire des plus dangereux. Celui-ci fit construire, au nord de la cour, une salle dont il voulait qu’elle surpassât en beauté celle édifiée à l’initiative de son rival. De proportions subtiles reposant sur le Nombre d’or, doté d’une coupole sur trompes trilobées, elle apparaît effectivement d’une grande élégance.

Des Mongols aux Séfévides

Après la mort de Malik Shah en 1092, l’empire seldjoukide s’affaiblit et la mosquée fut incendiée en 1221 par les ismaéliens, mais si les vestiges des édifices abbassides disparurent, ceux des Seldjoukides, construits en briques cuites résistèrent parfaitement. Au XIIIe siècle, les descendants Il-Khanides de Gengis Khan, convertis à l’islam shi’ite, agrandirent et embellirent encore la mosquée. Le sultan Oldjaitu Khodabende fit construire une grande salle au nord et dota la salle de prière d’un remarquable mihrab en stuc. Plus tard, les Timourides ajoutèrent une salle d’hiver, sombre et majestueuse, au plafond en voûte d’arête reposant sur des piliers massifs et surbaissés. Au XVe siècle, le sultan turkmène Uzun Hasan fit ajouter les deux fins minarets qui prolongent l’iwan sud. Lors de l’apogée séfévide, la salle sud fut encore agrandie par Shah Abbas Ier, mais, surtout, le décor des grands iwans de la cour centrale et de la salle du mihrab fut complété par d’admirables céramiques, une véritable anthologie de cet art associant les apports turcs et persans. La visite de la mosquée du Vendredi d’Ispahan correspond ainsi à la découverte d’un palimpseste rendant compte d’un millénaire d’art iranien…

La mosquée du cheikh Lotfollah à Ispahan

Le chiisme, le shah et la Perse

Aux marges orientales de la chaîne du Zagros, sur les rives du Zayanderoud, une oasis s’est transformée au fil des siècles en une des cités les plus raffinées du plateau iranien : Ispahan. Ce nom semble sorti d’un songe d’une nuit persane et évoque au voyageur les récits de Pierre Loti décrivant un ensemble de dômes et de minarets « aux tons bleus, si puissants et si rares ». Aujourd’hui, la ville moderne enserre la vieille ville et ne rend plus compte de ce qu’était la cité du Shah Abbas (1587-1629) qui en fit sa capitale à la fin du XVIe siècle. Bien qu’inachevé, le plan d’urbanisme que développe le souverain safavide est novateur. Axée autour d’une longue avenue bordée de jardins, la ville transformée voit s’ériger un véritable joyau d’architecture : Naqsh-e Jahan ou « l’image du roi ». Il s’agit d’une place rectangulaire de 500 mètres de long bordé d’édifices symbolisant les piliers de la Perse de l’époque : le peuple avec le portail d’entrée du bazar, le shah avec le palais Ali Qapou et le chiisme, avec la Mosquée Royale et la mosquée dite « Sheikh Lotfollah ».

Les Safavides ou l’émergence du chiisme persan

On ne peut comprendre les mille subtilités de l’architecture religieuse présente à Naqsh-e Jahan sans replonger dans l’histoire des Safavides. En effet, c’est sous l’impulsion de cette dynastie que le chiisme duodécimain devient religion d’Etat. Rattachés à un sheikh du XIVe siècle, Safi al-din, les safavides prennent leur essor sous le règne d’Ismaël Ier, autoproclamé shah à Tabriz en 1502. Ce dernier remporte plusieurs victoires sur les Turcs et les Ouzbeks, et unifie l’Iran sous son autorité. L’identité iranienne s’affirme alors et se démarque du reste du monde musulman en adoptant l’islam chiite. Shah Ismaël se place lui-même au cœur de cette nouvelle identité religieuse comme étant le mahdi, l’imam caché du chiisme duodécimain annonciateur de la fin des temps et du jugement des vrais croyants. La défaite de Tchaldiran en 1519 contre les Turcs vient cependant mettre fin à la stature céleste du shah. Néanmoins, ses successeurs perpétuent ce rôle de guide des croyants et achèvent d’ancrer le chiisme au cœur de l’islam de Perse. Lorsque Shah Abbas-le-Grand déplace la capitale de son empire de Qazvin à Ispahan, le chiisme persan est menacé. L’unité du territoire a été préservée au prix d’importantes concessions territoriales faites aux Turcs, aussi la Perse a-t-elle un besoin urgent d’afficher sa richesse et son identité. Dans ce contexte, Shah Abbas organise l’exil des Iraniens et des Arméniens sur les rives du Zayanderoud afin de réaliser une des plus prestigieuses cités du monde musulman. La mosquée du sheikh Lotfollah en est un exemple exceptionnel.

La mosquée cheikh Lotfollah : quand le shah s’adressait à Dieu

Erigée de 1598 à 1619, la mosquée cheikh Lotfollah est un petit oratoire qui ne se distingue pas par sa taille. Haram privé, réservé au roi et à sa famille, il était desservi par un souterrain le reliant au palais Ali Qapu qui lui fait face. Conçu par un architecte persan dont le nom figure sur l’un des côtés du mihrab : « Ustad Mohammad Rêza, un homme humble, soucieux de la miséricorde de Dieu », l’édifice présente de magnifiques décors de céramiques émaillées dont la plupart sont l’œuvre du célèbre céramiste Rêza Abbassi. L’ensemble de sa conception diffère des canons persans de la mosquée sur cour à quatre iwans. Le dôme aux tons beiges contraste d’ailleurs avec les tons bleus de la mosquée du Roi voisine comme pour souligner l’aspect singulier du lieu. Lorsque le visiteur se présente à la porte en iwan à muqarnas décorée de céramiques bleues, il est dérouté par l’orientation du corridor d’entrée. Celui-ci semble éloigner le visiteur de la salle de prière alors que les murs percés de croisillons ajourés permettent de l’apercevoir. Ce procédé architectural invite à l’humilité et laisse au fidèle le temps de préparer son esprit à la magnificence divine qui s’exprime en ce lieu. Une fois le corridor franchi, l’espace s’ouvre soudainement pour laisser apparaître toute la beauté des décors. L’attention est immédiatement captée par la coupole. Entièrement décorée d’or, des médaillons en goutte de pluie semblent tomber de son point central. Ce motif représente l’ineffable perfection divine inondant les mondes de sa création, conformément à la tradition soufie, très présente dans l’architecture safavide. La coupole repose sur un tambour de 19 mètres de diamètre ajouré de seize ouvertures. L’ensemble s’appuie sur huit arcs persans ornés de colonnes torsadées dont quatre d’entre elles jouent le rôle de trompe d’angle. Les côtés de la salle sont richement décorés de motifs floraux aux tons bleus et beiges, évocation des paradis persans.

Symbole royal autant que religieux, cette mosquée dévoile les origines soufies de la dynastie safavide et souligne la volonté du souverain de se démarquer de l’islam sunnite pratiqué par les Turcs, ennemis jurés d’une Perse fraîchement unifiée.

Ispahan

Mille nuits et une nuit
Pour le voyageur qui cherche à retrouver l’ambiance des Mille et Une Nuits, il n’est d’autre destination qu’Ispahan. Si ces contes qui firent rêver des générations sont censés se situer à Bagdad, leur origine est incontestablement persane. Prenez donc votre tapis volant et guidez-le vers le cœur du plateau persan. Vous repérerez sans peine une vaste oasis, immense tache verte dans l’ocre du désert, sur laquelle veillent l’aride piton rocheux de l’Atash Gah – peut-être un antique temple du feu – et les ruines de la forteresse Qalaat Tabarek, où séjourna le voyageur et joaillier français Jean Chardin, au XVIIe siècle. Suivez ensuite le cours de la rivière, le Zayandeh rud qui irrigue Ispahan avant d’aller se perdre dans le grand lac salé Gavkhuni. Vous apercevrez alors l’éclat bleuté des coupoles parées de faïence des grandes mosquées et vous vous poserez en douceur sur l’immense esplanade de la place du Shah. Vous êtes au cœur de la ville, de la cité voulue par les grands souverains séfévides, Shah Ismaïl et Shah Abbas : Esfahan, Nesf i Djahan, “ Ispahan, la moitié du monde “.

Une longue histoire
Si la cité existait déjà à l’époque achéménide, c’est Strabon qui la cita le premier, sous le nom de Gabae. De fait, elle était déjà capitale d’une province sous le règne du roi parthe Artaban III. Lieu de rassemblement des armées sepahan – elle prit ce nom au début de l’ère sassanide –, la ville comportait alors deux cités distinctes. Djey, au pied de la forteresse, était la cité caravanière qui prospérait grâce au commerce du coton et de la soie, tandis que Yahudiya était une colonie juive, implantée vraisemblablement au Ve siècle sous le règne de Yazgard Ier. Les deux cités étaient alors réunies par un pont de bateaux. Conquise par les arabes en 640 et contrôlée par les Abbassides jusqu’en 931, Ispahan devint la capitale de l’empire des grands Seldjoukides et connut un premier apogée à l’époque du grand vizir Malik Shah. De cette époque, Ispahan a conservé l’admirable mosquée du Vendredi à l’architecture de briques raffinée typiquement seldjoukide. Ensuite vinrent les ravages de la conquête mongole et les effrayants massacres de Tamerlan…

Shah Abbas
Conquise sur les khans du Mouton-Blanc en 1502, Ispahan renoua avec la prospérité sous le règne éclairé de Shah Ismaïl, mais Shah Abbas (1587-1629 ), qui y transféra sa capitale, lui donna toute sa splendeur. La rivière fut enjambée par deux ponts-barrages remarquables, le Pol-i-Si-o-Se Tshemeh, pont aux 33 arches, et le pont Khadju qui donnait accès au quartier de Djolfa que le shah avait offert aux Arméniens avec, entre autres privilèges, le droit de construire des églises chrétiennes. La place Royale, meidan e-Shah, cœur de la cité, fut l’objet de toutes les attentions de Shah Abbas. A son extrémité nord, fut édifié un grand bazar couvert qui peut rivaliser avec celui d’Istanbul et auquel fut donné le nom de marché de César, le Qaisariyeh, et dont le portail est orné de scènes de beuveries et de la bataille de Shah Abbas contre les Ouzbeks. La place servait aussi d’aire pour le jeu de polo, très prisé des esfahanis. Shah Abbas y assistait depuis la tribune de son pavillon de plaisance, Ali Qapu, dont les salons étaient décorés d’enluminures de fleurs et d’animaux, mais aussi de miniatures de couples d’amoureux et de niches destinées à abriter les carafes de vin… symboles de l’extase divine et de la béatitude mystique ! La place est également embellie par les deux mosquées les plus accomplies du style persan, la mosquée du Roi avec son immense portail aux faïences éclatantes et son dôme qui rivalise avec la coupole des cieux, et la mosquée sheik Lotfallah dont la pureté des arabesques fleuries, bleues, noires et vertes en fait le chef-d’œuvre de l’art Séfévide. Jardins persans aux élégants pavillons tels que le pavillon aux Quarante Colonnes, Tchehel Soutoun, et le palais des Huit Paradis, Hacht Behecht, complètent ces réalisations. La madrassa Mader i-shah, réalisée en 1714, est un autre magnifique exemple de synthèse de l’art séfévide. Des dizaines de madrassa, de mausolées, de pavillons ornent encore cette cité de légende qui a largement échappé aux ravages des invasions afghanes.