Jiroft, un nouveau regard sur les origines de la civilisation orientale

Jean Perrot

Directeur de recherche honoraire au CNRS

Correspondant de l’Institut

De superbes vases de chlorite découverts fortuitement aux confins du Balouchistan, dans le sud du plateau iranien, à mille kilomètres de la Mésopotamie, ont fait basculer les idées reçues concernant les origines et la formation de la civilisation orientale, au tournant du IVe au IIIe millénaire av. J.-C. Quels éléments nouveaux nous apportent donc leurs riches décors ?

Des fouilles clandestines à l’exploration scientifique

Au cours de l’hiver 2000-2001, dans le bassin de Jiroft, un débordement de la rivière Halil et l’érosion de ses berges mettent au jour une tombe ancienne dont le mobilier comprend des vases et objets en pierre grise ornés, de figures humaines et animales en léger relief rehaussé de pierres semi-précieuses : turquoise, cornaline, lapis-lazuli… C’en est assez pour déclencher une vague de fouilles clandestines qui, pendant de longs mois et sur des centaines d’hectares, vont ravager les sites archéologiques de la région, notamment de vastes cimetières du IIIe millénaire. Les grands marchés internationaux d’antiquités sont bientôt inondés de pièces exceptionnelles qui atteignent des prix fabuleux. Les autorités iraniennes peineront à mettre fin au pillage mais réussiront finalement à récupérer une partie du butin tandis que s’organise en 2002 l’exploration scientifique de la région. La direction d’un programme de recherche est confiée au professeur Yousef Madjidzadeh qui procède à des prospections et à des sondages en même temps qu’à un inventaire des objets retrouvés ; un catalogue richement illustré est promptement publié à Téhéran sous les auspices du ministère du Patrimoine culturel de la guidance islamique. Sa parution est suivie en France par celle d’un numéro spécial des « Dossiers d’Archéologie ». Une deuxième campagne de fouilles est en cours avec la participation de chercheurs français.

Jiroft se trouve dans la province de Kerman aux confins du Balouchistan, dans un vaste bassin intérieur dont le fond est occupé par les marécages du Jazmourian où viennent se perdre les eaux du Halil et du Bampur. Les montagnes environnantes culminent à plus de 4 000 mètres : leurs neiges assurent une alimentation régulière en eau de la plaine alluviale avec ses jardins et ses palmeraies. Une route naturelle s’ouvre cependant vers l’ouest, vers le détroit d’Hormuz et les eaux du golfe Persique et de la mer d’Oman ; au delà, vers les côtes de la péninsule Arabique jusqu’à celles de l’Est africain. Au IVe millénaire av. J.-C. Jiroft est sur la route du lapis-lazuli d’Afghanistan vers la Haute Égypte.

Vases et objets en chlorite

Le matériel arraché aux fouilleurs clandestins comprend plusieurs centaines de vases et d’objets en chlorite, une roche métamorphique locale de couleur grisâtre mais tendre et facile à travailler ; avec eux, des vases en marbre rose – venus peut-être d’Afghanistan –, des statuettes et figurines d’hommes et d’animaux en pierre et en métal – le plateau iranien est riche en minerai de cuivre –, des armes, des cachets, des bijoux, de la poterie… Ces objets sont réputés provenir de tombes, des vastes cimetières qui s’étalent au sud de Jiroft à proximité des vestiges de cités et de forteresses déjà repérés par les prospections et les premiers sondages et qui paraissent avoir été occupées tout au long du IIIe millénaire av. J.-C. Un problème général de chronologie se pose au Moyen Orient pour cette période de 3100 à 2300 av. J.-C. dite des « dynasties archaïques » I, II et III ; ces appellations disent assez notre ignorance. Quelques pièces de poterie du butin de Jiroft peuvent être datées de la fin du millénaire par comparaison avec des poteries du Balouchistan, du Makran et de l’Oman ; d’autres sont plus anciennes par comparaison avec la Susiane ou avec des sites du plateau iranien. Pour ce qui est des vases en chlorite, ils ont été recherchés en leur temps comme objets de prestige ; on les trouve, le plus souvent à l’état fragmentaire, sur nombre de sites archéologiques du IIIe millénaire entre l’Euphrate et l’Indus ; le plus souvent hors stratigraphie. Les archéologues se sont perdus en conjectures sur leur provenance : on a lié leur origine naturellement à la présence de gisements de chlorite ; mais il s’agit d’une roche métamorphique répandue dans les monts du Zagros et aussi en Oman et dans les montagnes de la péninsule Arabique. Le corpus du matériel en chlorite de Jiroft est dominé par trois types de vases ; des coupes dont l’élégant calice en tulipe est orné de bouquetins et d’arbustes fleuris ; de hauts vases tronconiques à bord éversé dont les parois conviennent au déroulement de combats d’animaux ; de petits pots cylindriques qui se prêtent à la représentation de motifs architecturaux ou géométriques. À côté de ces vases se trouvent ce qu’il est convenu d’appeler des « sacs à main » – ils n’en ont que la forme – découpés dans des plaques de chlorite, leurs faces ornées des mêmes motifs que ceux des vases ; découpées de même sont de grandes figures – elles peuvent atteindre plus de 40 cm – d’aigles et de scorpions ; elles portent au dos la trace d’un système de fixation sur une surface plane ; éléments peut-être d’une vaste composition murale ou de quelque « étendard ».

Les techniques mises en œuvre à Jiroft pour le tracé et le modelé des figures, la découpe et l’insertion de la nacre et des pierres de couleur, témoignent de l’existence de plusieurs ateliers : certaines conventions du dessin, des mains notamment, pourraient même permettre d’identifier des artistes. Le recours plus ou moins fréquent à des incisions linéaires allant de pair avec un certain fléchissement du style pourrait être interprété comme un signe du passage du temps. Mais dans l’ensemble, le mobilier en chlorite témoigne d’une unité surprenante étant donné les conditions de son ramassage. Il y a homogénéité de la technique, du style et des thèmes.

L’art de Jiroft est un art en pleine maturité ; il a son vocabulaire, sa syntaxe, ses règles. Il a atteint ce niveau d’élégance dont avait déjà fait montre en Iran, mille ans plus tôt, le décor peint des grands boisseaux de la nécropole de Suse ; il témoigne de cette même recherche de qualité qui porte à la stylisation au-delà de l’observation attentive de la nature. Sur le même horizon la Mésopotamie ne connaît guère, en dehors de sa glyptique dont il est souvent difficile d’apprécier la qualité artistique, que quelques œuvres sculptées.

Une riche iconographie

Jiroft offre une situation assez exceptionnelle en archéologie ; une abondante documentation illustrée y donne à la fois une idée du monde extérieur et de l’imaginaire d’un groupe social, de la vision du monde qui l’entoure, en un lieu donné, à un moment donné, et de l’explication qu’il s’en propose. Autour de l’homme le décor est planté ; il est étonnamment proche de l’actuel ; en accord avec ce que la paléoclimatologie suggérait déjà des conditions dans cette région au IIIe millénaire. Un paysage d’eau et de hautes montagnes, de désert aussi, de palmeraies et de forêt clairsemée, peuplée d’animaux domestiques et sauvages. Les hommes occupent de vastes demeures, en matériaux légers, protégées par de puissantes murailles – leur existence est confirmée par les premiers sondages ainsi que celle de hautes terrasses qui pourraient être à l’origine des ziggurats mésopotamiennes. On reconnaît dans ce tableau d’une part les animaux et les plantes utiles à l’homme : bovidés, bouquetins, palmiers-dattiers – sous cette latitude, et à cette altitude peu favorable aux céréales, les dattes sont à la base de l’alimentation ; d’autre part les animaux dangereux : serpents, scorpions… Il y a des degrés dans la dangerosité : le lion et sa famille constituent des éléments du décor plus qu’une réelle menace ; ils sont à distance des hommes, parfois couchés près de quelque charogne qu’un petit rapace tente de leur disputer. La panthère paraît se laisser manipuler ; elle se range d’ailleurs du côté de l’homme en luttant contre les serpents ; elle est rejointe dans cette chasse par le grand aigle, dominateur.

L’observation n’est pas moins attentive lorsqu’elle s’attache au comportement des humains, au reflet de leurs préoccupations. À l’ordinaire, l’homme est représenté en compagnie de bovidés et dans des scènes qui nous paraissent anecdotiques. D’un intérêt particulier est l’ornementation d’un haut vase tronconique : dans un cadre montagneux, au bord d’une eau courante, un homme est assis sur les talons, les bras levés de part et d’autre vers le poitrail de deux grands bœufs à bosse pacifiquement affrontés. Ce bouvier est vêtu d’une courte jupe serrée à la taille par une large ceinture ; la tête est de profil, le nez fort, une longue chevelure, ondulée, retombe dans le dos. Au registre supérieur, un autre homme est debout, dans le même décor, bras levés vers un arceau, représentant peut-être la voûte céleste ; le personnage est flanqué sur sa droite des symboles du soleil et de la lune.

Lorsqu’il est associé à des animaux dangereux l’homme porte une parure composée de bracelets, d’un collier à médaillon de turquoise et d’un bandeau frontal orné de pierreries. Cet équipement semble avoir pour vertu d’assurer sa protection lorsqu’il maîtrise serpents ou panthères. La même parure se retrouve sur des personnages hybrides : sur des hommes dont la moitié inférieure du corps est celle d’un taureau, d’un félin – lion ou panthère – ou d’un scorpion ; comme si l’on avait voulu par là reconnaître à l’humain un trait de caractère fort, propre à l’un ou l’autre animal. Entre ces êtres qui parfois s’affrontent, il existe une hiérarchie du pouvoir ; on voit ainsi un homme-lion renverser brutalement deux hommes-scorpions.

Images et symboles

La signification profonde de ces représentations nous échappe ; on pourrait y voir un reflet de la société et de ses fractions, de ses tensions et de ses conflits ; les scènes d’affrontements traduisent des formes d’opposition entre forces bonnes et mauvaises ; entre forces favorables à la satisfaction des besoins fondamentaux de l’homme et forces pouvant être cause de souffrance et de mort. D’autres images sont harmonieuses et susceptibles d’éveiller un état poétique, comme le montrent des coupes ornées de bouquetins et de buissons fleuris. Nous sommes en présence d’une mythologie où commence à percer un questionnement, illustré peut-être sur le « vase au bouvier » par cet homme levant les bras vers la voûte céleste, comme à la recherche d’un ordre supérieur ; d’un système dont il a reconnu de longue date le modèle au-dessus de sa tête dans le mouvement régulier des astres et l’alternance des jours et des saisons. La société est alors en quête d’un ensemble de règles, d’une éthique, d’une morale devenue indispensable à la cohésion d’un groupe social de plus en plus nombreux, complexe, stratifié et hiérarchisé.

Que Jiroft se soit trouvé dans une telle situation au début du IIIe millénaire est rendu vraisemblable par la densité déjà observée de l’occupation de la région ; près d’une centaine d’agglomérations – quelques-unes couvrent plus de cent hectares – ont été repérées par les premières prospections au sud de Jiroft, sur une quarantaine de kilomètres sur les deux rives de la rivière Halil. Cette densité est comparable à celle de la basse Mésopotamie et de la Susiane dans le dernier tiers du IVe millénaire av. J.-C. On observe en outre dans l’iconographie de Jiroft, comme en Mésopotamie et en Susiane, une absence de représentation de la divinité, sous la forme conventionnelle d’un personnage à coiffure à cornes. Le concept du divin est sans doute déjà présent sur cet horizon comme le laissent supposer, ici et là, des figurines d’orants et de porteurs d’offrandes : mais ce concept reste flou ; la divinité n’a pas encore pris forme humaine.

Quoi qu’il en soit de l’âge précis des vases en chlorite de Jiroft, leur répertoire iconographique apporte un nouvel outil pour l’analyse de l’iconographie mésopotamienne. À l’évidence celle-ci a emprunté à l’Iran des images et des symboles ; elle n’en a pas fait nécessairement la même lecture ; elle les a imités en confondant parfois les thèmes, en associant des éléments discordants ou en modifiant thèmes et compositions par l’adjonction d’éléments mésopotamiens, comme l’aigle à tête de lion, l’épi d’orge… Il n’en reste pas moins que l’imagerie du plateau iranien a marqué l’imaginaire mésopotamien. De ces données nouvelles, il importera désormais de tenir compte dans toute tentative de reconstitution des commencements de la civilisation orientale.

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