L’Elam et les Élamites

Dominique Charpin
Directeur d’études à l’EPHE, Sorbonne (section des Sciences historiques et philologiques)

Les Élamites ont vécu sur le plateau iranien du IIIe au Ier millénaire avant J.-C. Ils représentent un paradoxe dans la redécouverte du Proche-Orient ancien : les inscriptions trilingues des rois achéménides déchiffrées au milieu du XIXe siècle comportaient en effet une version en élamite, à côté de celles en babylonien et en vieux perse et pourtant, un siècle et demi après ce déchiffrement, force est de constater que les Élamites restent encore très mal connus.

L’histoire élamite, comme nous l’explique ici Dominique Charpin, reste en effet en grande partie écrite à partir des informations livrées par les civilisations voisines, avant tout celles qui se sont succédé en Mésopotamie. Et les difficultés ne manquent pas : les cadres chronologiques ne sont pas toujours solidement établis et de grandes incertitudes pèsent encore sur l’étude de la géographie historique de l’Élam.

Des indices bien minces…

Cette situation est la conséquence de plusieurs facteurs. Tout d’abord, notre compréhension de la langue élamite demeure très limitée, aussi bien en ce qui concerne le vocabulaire que la grammaire et la syntaxe ; la traduction et l’interprétation de nombreux textes restent donc très incertaines. Il est vrai que le corpus disponible est encore très limité : on ne connaît pas plus de huit cents mots élamites. En outre, bien que la capitale élamite, Anshan (ou Anzan), ait été localisée dans le Fars à Tall-y-Malyan depuis plusieurs décennies, les fouilles n’y ont eu qu’une ampleur limitée. C’est Suse qui reste la ville la mieux connue ; mais une bonne part des recherches archéologiques s’y sont déroulées à l’époque des pionniers, quand les méthodes de fouille étaient encore balbutiantes. Et Suse n’est pas l’Élam : la Susiane – l’actuel Khouzistan – est un prolongement de la plaine de Mésopotamie du sud, tantôt influencée par celle-ci, tantôt rattachée à la civilisation du plateau iranien, l’Élam au sens restreint, dont le nom fut noté NIM « haut [pays] » par les Sumériens.

Une écriture et une civilisation dites « proto-élamites »

L’écriture dite proto-élamite est contemporaine des débuts de l’écriture cunéiforme dans le sud de l’Irak ; on peut donc la dater de la deuxième moitié du IVe millénaire avant J.-C. mais elle constitue une invention indépendante. Le terme de « proto-élamite » pourrait être trompeur, dans la mesure où le système pictographique utilisé ne permet pas d’être sûr que les utilisateurs de cette écriture aient parlé l’élamite ; c’est cependant de plus en plus vraisemblable. Il s’agit avant tout de documents de comptabilité, témoins d’une civilisation très élaborée dont les fouilles de sites comme Tepe Sialk ou Tepe Yahya ont révélé la richesse. L’écriture proto-élamite se répandit progressivement sur tout le plateau iranien ; elle fut en usage jusque vers 2200 avant J.-C., date à partir de laquelle elle ne subsista qu’à Suse.

L’Élam au troisième millénaire

Un certain nombre de souverains « pré-sargoniques » de Mésopotamie se vantent d’incursions sur le plateau iranien. À ces incursions font écho les textes légendaires dépeignant les exploits de Gilgamesh, Enmerkar ou Lugalbanda, qui n’ont pas hésité à affronter leurs redoutables voisins orientaux. La richesse de l’Élam en bois de construction, minéraux et pierres précieuses explique un tel attrait.

Parmi toutes les victoires dont se vanta le roi Sargon d’Akkad (2334-2279 avant J.-C.) figure celle qu’il remporta sur l’Élam, où le pouvoir était aux mains d’une dynastie originaire d’Awan. Plusieurs rébellions furent matées par les fils et successeurs de Sargon : Manishtusu conquit même la lointaine Anshan. Mais la dynastie d’Awan ne fut pas supprimée. C’est à cette époque que l’écriture cunéiforme fut introduite de Mésopotamie en ‘Élam et adaptée pour noter la langue élamite. Le plus ancien témoignage est un traité conclu vers 2250 avant J.-C. par un roi d’Awan avec son homologue Narâm-Sîn d’Akkad ; la tablette, retrouvée à Suse, est malheureusement en très mauvais état et seule une phrase a pu être comprise : « L’ennemi de Narâm-Sîn est mon ennemi, l’ami de Narâm-Sîn est mon ami ».

La fin de l’empire d’Akkad permit à l’Élam de reprendre de la puissance sous le règne de Puzur-Inshushinak (vers 2150 avant J.-C.), qui poussa ses conquêtes jusque dans la région d’Akkad. Ce roi a laissé une série d’inscriptions en akkadien et en élamite, sur des reliefs ou des stèles. Il portait le titre de « prince, ensi, de Suse et chef militaire, shagin, de l’Élam ». L’art de cette époque est très marqué par l’influence mésopotamienne.

L’expansion qui marqua la Mésopotamie à l’époque néo-sumérienne se fit en partie aux dépens de l’Élam. C’est ainsi que le prince Goudea de Lagash se prévaut d’une victoire sur l’armée d’Anshan. Le roi d’Ur Shulgi (2094-2047 avant J.-C.) annexa la Susiane et bâtit à Suse un temple pour le dieu local Inshoushinak, qu’il dota richement. Suse devint le chef-lieu d’une province rattachée directement au « premier ministre », Sukkal-mah, des rois d’Ur. Les relations entre Ur et Anshan, où le pouvoir était aux mains de la « dynastie de Shimashki », furent généralement mauvaises ; le roi Shu-Sîn tenta de les améliorer en donnant une de ses filles comme épouse au roi d’Anshan, mais en vain.

Élamites et Amorrites de 2000 à 1600 avant J.-C.

On attribue souvent la chute de la troisième dynastie d’Ur aux invasions amorrites. Il est vrai que celles-ci jouèrent un rôle important. Mais il ne faut pas oublier que ce sont les Élamites menés par le roi Kindattu qui s’emparèrent d’Ur en 2004 avant J.-C. ; ils emmenèrent le roi Ibbi-Sîn en captivité. Ils tinrent la ville pendant quelques années, avant que le roi d’Isin Ishbi-Erra réussisse à les en déloger.

Les rapports entre les Élamites et les différents royaumes amorrites qui se partagèrent le Proche-Orient de 2000 à 1600 avant J.-C. furent complexes et nous n’en connaissons que quelques aspects. Certains souverains amorrites voulurent entretenir des relations pacifiques avec les puissants maîtres du plateau iranien : régulièrement, des souverains donnèrent une de leurs filles en mariage à des rois élamites. Une des puissances mésopotamiennes issues du démembrement de l’empire d’Ur fut Eshnunna. Cette ville, située non loin de Bagdad, contrôlait l’une des voies d’accès vers le plateau iranien, qui remontait la vallée de la Diyala. Aussi des liens étroits furent-ils rapidement tissés entre la nouvelle dynastie locale et celle d’Anshan. Une fille de Bilalama, Me-Kubi, fut donnée comme épouse à Tan-Ruhuratir, ensi de Suse qui devint roi de la dynastie de Shimashki. Un peu plus tard, le roi d’Isin Iddin-Dagan (1974-1954 avant J.-C.) donna lui aussi une de ses filles en mariage au roi d’Anshan. Dans le courant du XXe siècle avant J.-C., une nouvelle dynastie élamite fut fondée par Eparti – ou Ebarat –, qui prit le titre de « roi d’Anshan et de Suse ». Le mode de transmission du pouvoir à l’intérieur de cette dynastie dite des Epartides a fait l’objet d’âpres débats entre spécialistes, portant notamment sur la question d’un éventuel inceste au sein de la famille royale. La dualité du pouvoir se concrétisa sous les successeurs d’Eparti par une séparation entre le roi d’Anshan – appelé également Sukkal-mah – et le souverain de Suse.

L’orée du XVIIIe siècle avant J.-C. marque le début d’une période où les Élamites intervinrent de plus en plus dans l’histoire de leurs voisins mésopotamiens. Parfois, il s’agit d’arbitrage, comme vers 1770 avant J.-C. lorsque le Sukkal-mah tenta de concilier Hammu-rabi de Babylone et Zimrî-Lîm de Mari, en désaccord sur la délimitation de leur frontière commune sur l’Euphrate. Mais il s’agit aussi de volonté de puissance. Après plusieurs interventions de ses prédécesseurs en direction de la Diyala dans la deuxième moitié du XIXe siècle avant J.-C., le Sukkal-mah Siwe-palar-huppak finit par s’emparer d’Eshunna en 1766 avant J.-C. De nombreux présents lui furent envoyés par le roi de Mari, de même qu’à son frère Kuduzulush, le roi de Suse. Les Élamites se lancèrent ensuite dans une double invasion, vers le nord-ouest en direction de Shoubat-Enlil, et vers le sud-ouest en direction de Babylone. Face à cette situation de crise, la plupart des monarques amorrites firent taire leurs querelles et s’unirent. Le chef de la coalition anti-élamite fut Hammu-rabi de Babylone. De très nombreux détails sur cette guerre ont été livrés par les archives du palais de Mari. Finalement, les Élamites durent battre en retraite. Contrairement à ce qu’on lit souvent, l’Élam ne disparut pas de la scène internationale pour plusieurs siècles ; on soupçonne notamment que les Élamites ont joué un rôle crucial dans le démembrement de l’Empire babylonien sous le fils de Hammu-rabi. Mais les sources nous font alors défaut.

Pour cette époque, les fouilles de Suse ont essentiellement livré des archives familiales, qui montrent l’influence très grande qu’exerça alors la culture suméro-akkadienne dans cette cité, peut-être parce qu’y vivaient des familles ayant quitté les villes d’Umma et de Lagash à la fin de la troisième dynastie d’Ur. En sens inverse, on peut à peine citer quelques incantations en langue élamite retrouvées en Babylonie.

La période médio-élamite

Elle s’étend du milieu du XVe à la fin du XIIe siècle avant J.-C. Trois lignées de souverains se succédèrent, celle des Kidinuides (1455-1405 avant J.-C.), celle des Igihalkides (1405-1205 avant J.-C.) et celle des Shoutroukides (1215-1105 avant J.-C.).

La période des Igihalkides est marquée par une volonté d’élamitisation : les monarques reprennent le titre de « roi d’Anshan et de Suse », leurs inscriptions commémoratives sont en très grande majorité rédigées en langue élamite. Alors que les archives de Haft Tepe, près de Suse, sont encore rédigées en akkadien, des textes administratifs en élamite datant de 1300-1000 environ ont été retrouvés à Anshan. Ce mouvement d’élamitisation ne signifie pas un repli des Élamites sur eux-mêmes : plusieurs rois médio-élamites épousèrent des princesses babyloniennes. Parmi les grandes réalisations de cette époque, il faut noter la construction de la ville de Dûr-Untash-Napirisha – Choga Zanbil, à quarante kilomètres au sud-est de Suse – dont les ruines ont été fouillées par une mission française entre 1935 et 1962. Il s’agit d’une « ville neuve », fondée par le roi Untash-Napirisha (1345-1305 avant J.-C.). Le monument le plus imposant de cet ensemble architectural est la ziggurat, tour à étages, dont la structure a pu être étudiée en détail.

En 1158, un raid du roi Shutruk-nahunte mit fin à la dynastie cassite qui régnait en Babylonie ; de nombreux monuments furent alors emportés à Suse, où ils ont été retrouvés lors des fouilles du début de ce siècle. Il s’agit de plusieurs œuvres de l’époque d’Akkad, comme la stèle de Narâm-Sîn, du Code d’Hammurabi, de nombreux kudurru… Une bonne partie des collections babyloniennes du Louvre a été constituée grâce à ce pillage antique.

La Babylonie passa alors pour plus d’un siècle sous le contrôle de la deuxième dynastie d’Isin (1158-1027 avant J.-C.). Le plus brillant de ses souverains fut Nabuchodonosor Ier (1126-1105 avant J.-C.). Un kudurru nous décrit la victoire décisive que le roi babylonien remporta sur l’Élam et qui permit le retour à Babylone de la statue du dieu Marduk, qui avait elle aussi été emportée en exil.

Anshan fut abandonnée dans le courant du Xe siècle avant J.-C. et l’histoire politique des siècles suivants nous échappe totalement ; plus aucun roi élamite n’est attesté avant Huban-nikash I (743-717 avant J.-C.).

Élamites et Assyriens au premier millénaire

Du point de vue culturel, la période qui va de 717 à 640 avant J.-C. est marquée par une plus grande variété dans l’usage écrit de la langue élamite. En plus des traditionnelles inscriptions votives, on a retrouvé des inscriptions rupestres, une stèle, un grand nombre de textes économiques, quelques contrats et même deux textes littéraires, dont un recueil de présages.

L’histoire politique de l’Élam au premier millénaire, au cours de la période dite néo-élamite, fut d’abord marquée par ses relations avec ses voisins occidentaux et avant tout avec l’Empire néo-assyrien. Le détail de ces relations est très complexe. Les Élamites soutinrent les Chaldéens du sud de la Babylonie contre les Assyriens ; mais ces derniers finirent par l’emporter. Les relations hostiles entre Élamites et Assyriens s’apaisèrent après la bataille de Halule (691 avant J.-C.) et la destruction de Babylone par Sennacherib en 689 avant J.-C. Un brusque retournement eut lieu dans la première moitié du règne d’Assurbanipal, en 664 avant J.-C. La plus célèbre des péripéties de cette guerre féroce est immortalisée dans un célèbre bas-relief du palais de Ninive, le fameux « banquet sous la treille » : Assurbanipal et son épouse sont installés dans un jardin, tandis qu’à la branche d’un arbre est attachée la tête du roi élamite Te’umman, décapité à la suite de sa défaite sur les bords de la rivière Ulaï. Le récit de la prise de Suse en 646 par Assurbanipal dans ses annales témoigne également de la dureté de l’affrontement entre les deux puissances.

La survie de l’élamite sous les néo-Babyloniens et les Achéménides

L’État élamite survécut cependant à ces épreuves. Lorsque l’Empire néo-babylonien supplanta son prédécesseur néo-assyrien, des relations furent rétablies avec les Élamites : lors de son accession au trône en 625 avant J.-C., Nabopolassar leur avait rendu les statues de leurs divinités que les Assyriens avaient emportées à Uruk. Cet État élamite tardif coexista avec la puissance mède dans le nord de l’Iran et la montée du royaume perse dans le Fars.

La conquête par le perse Cyrus de la totalité du territoire iranien mit fin à l’histoire élamite proprement dite vers 540 avant J.-C. Mais la culture élamite ne disparut pas du jour au lendemain. L’élamite fut utilisé par les souverains achéménides dans leurs inscriptions rupestres, comme celle de Darius Ier à Bisutun. Deux lots de plusieurs milliers de textes comptables en élamite ont été découverts à Persépolis et témoignent de la présence de scribes élamites dans l’appareil administratif des rois achéménides.

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