L’Empire mongol, de l’art de la conquête

Jean-Paul Roux
Ancien directeur de recherche au CNRS Ancien professeur titulaire de la section d’art islamique à l’École du Louvre † 2009

En 1164 peut-être – les dates ne sont pas sûres – au nord du pays qui deviendra la Mongolie, un homme et un garçon de neuf ans, Temüdjin, séjournent chez un chef de tribu des Qonggirat. Ils sont bien accueillis, et, comme on se plaît, on décide de fiancer le fils du visiteur à la fille de l’hôte et de laisser le garçon en séjour dans la famille de sa future femme. Quand le père part, il dit : « Mon fils a peur des chiens. Ne le laisse pas effrayer par des chiens. » Cet enfant qui craint les molosses va devenir Gengis Khan, le plus grand conquérant de la terre, celui qui vivra, selon le mot du grand orientaliste Paul Pelliot, la plus prodigieuse aventure que le monde ait connue. Pour la découvrir, suivons Jean-Paul Roux, auteur de nombreux ouvrages parmi lesquels une Histoire de l’Empire mongol (Fayard-1995).

Un petit Mongol devenu empereur « océanique »

Temüdjin appartient à ce peuple venu depuis peu de sa Mandchourie ancestrale dans les steppes magnifiques de la Mongolie, au milieu des tribus turques qui depuis plus d’un millénaire en ont fait leur patrie. Turcs et Mongols sont cousins : ils relèvent de la même famille linguistique, celle des altaïques, ont la même religion, celle du Dieu-Ciel, et le chamanisme, mais parlent des langues différentes et n’ont pas atteint le même degré de civilisation. Les Mongols sont des barbares mal dégrossis, analphabètes, qui ne se savent pas encore « Mongols », bien qu’ils aient déjà une certaine conscience nationale et aient tenté au XIIe siècle de se fédérer.

Qui oserait miser sur Temüdjin ? Il n’a que peu d’atouts et les perd d’emblée. Son père est assassiné par les Tatars en quittant les Qonggirat. Sa mère, en charge d’enfants – cinq nés d’elle et deux d’une concubine de son mari – se fait expulser de son clan et doit mener avec eux une existence vagabonde, « se nourrir d’aulx et d’oignons sauvages », « se disputer les poissons » qu’ils pèchent ou les oiseaux qu’ils tirent avec leurs petits arcs. Ils survivent néanmoins, et Temüdjin peu à peu sort de la misère. Il se fait des relations chez les puissants, noue des amitiés fidèles, épouse la petite fille avec laquelle il a été fiancé, car on tient ses engagements chez les Mongols, ce qui lui donne enfin un statut social. Il retrouve son clan, s’y forge une place et finit par en prendre la tête. Il a déjà dépassé la quarantaine, mais les épreuves l’ont formé et l’avenir s’ouvre à lui. Il commence par se venger des Tatars qui ont tué son père, les détruit, dit-on. En réalité il les vassalise et se sert d’eux, car se sont des guerriers redoutables, comme d’avant-garde. Ils en acquerront une renommée durable et leur nom, sous la forme Tartare, finira par désigner tous les peuples turco-mongols qui ne relèveront pas de l’Empire ottoman. En même temps, il noue des liens étroits avec les Öngüt, turcophones chrétiens qui pâturent le long de la Grande Muraille, donnant aux chrétiens une position enviable, et il achève l’unification de la Mongolie. En 1206, une assemblée générale, un quriltaï,le proclame empereur « océanique », c’est-à-dire universel, Tchingis Qaghan, dont nous avons fait Gengis Khan. Un grand projet l’inspire : pour que règne enfin la paix, il ne doit y avoir qu’un seul souverain sur la terre comme il y a un seul Dieu dans le ciel, même s’il y faut le sacrifice d’une génération.

Un immense empire construit en quelques décennies

On a alors l’impression que l’histoire, qui a été si lente, s’accélère. Pourtant, si elle nous paraît rapide, elle ne l’est pas pour ceux qui la font. Tout est pesé, rien n’est laissé au hasard. Les Mongols commencent, en 1207, par s’assurer du sud de la Sibérie, réserve de tribus forestières toujours prêtes à déferler sur les steppes, et des Tangut qui dominent au sud du Gobi. Ils s’attirent le concours des Ouïghours (1209), Turcs qui ont développé la grande civilisation du Xinjiang et leur fourniront leur alphabet et les cadres de leur future administration – et un peu plus tard les mongolophones de Chine, les Khitan. Alors, tranquilles sur leurs frontières, les Mongols commencent la conquête du monde. Quinze ans après le quriltaï de 1206, ils se trouvent au Caucase, sur l’Indus, au sud du Hoang-ho. Au bout de quelque trente ans, ils sont à Ispahan, à Moscou, et, quatre ou cinq ans plus tard, à Cracovie, Budapest, Zagreb, en Anatolie, au Cachemire, au Tibet. Et ce n’est pas la fin. Quand Gengis Khan meurt en 1227, l’impulsion qu’il a donnée est telle que ses successeurs n’ont qu’à poursuivre son œuvre. Il est vrai que les quatre premiers, Ögödeï (1229-1241), Guyuk (1246-1249), Mongka (1251-1259) et Khubilaï (1260-1284) sont comme lui des génies, et que le régent Tului (1227-1229), comme les régentes, qui assurent les intérims, sauf l’une peut-être, ne déméritent pas.

Les conquêtes ne se racontent pas en quelques lignes. Tout au plus peut-on, région par région, donner leurs résultats. Ils laissent pantois. Dès 1207, le sud de la Sibérie est donc soumis. La Mandchourie l’est en 1214-1215. En 1209, avec les Ouïghours, le Turkestan oriental entre dans l’Empire, comme le fera, pacifiquement aussi, le Tibet en 1239.

La campagne de Chine, complétée par celles du Yun-nan (1253), qui n’est pas encore chinois, d’Indochine (1237-1258) et de Birmanie (1277-1278), demande un prodigieux effort : pour progresser dans les forêts et les rizières, les cavaliers doivent se faire fantassins et les Mongols, si j’ose dire, Chinois. Commencée en 1211, elle ne se terminera que soixante-huit ans plus tard, en 1279. On comprend que les Mongols ne puissent pas devenir en même temps Indiens en Indes, Bédouins en Égypte, Francs en Europe, et marins pour conquérir les îles : ils ne réussiront pas à débarquer au Japon en 1243, ni à Java en 1293.

Les opérations en Asie occidentale et en Europe orientale, n’étant pas si lointaines, sont plus vite menées. Après le raid fantastique des deux généraux Djébé et Sübötei qui contournent la Caspienne avec quarante mille hommes et vainquent au passage Iraniens, Géorgiens, Kiptchaks et Russes, le Turkestan occidental, l’Afghanistan, l’Iran sont annexés en 1230-1231 ; les Seldjoukides d’Asie Mineure, vaincus, se reconnaissent vassaux (1243) : ils le resteront jusqu’en 1334, et c’est sous leur loi que les Ottomans commenceront leur carrière (1299). L’Arménie se rallie d’enthousiasme en 1244. L’Irak est conquis en 1258, Bagdad pillée et le calife abbasside mis à mort. L’islam croule. Mais, en 1260, après avoir laissé de faibles troupes d’occupation en Syrie, les Mongols subissent leur première défaite devant les Mamelouks et doivent se retirer.

Plus au nord, en Europe orientale, toutes les principautés russes et le grand royaume des Bulgares de la Volga-Kama sont occupés entre 1236 et 1241. Les Mongols entrent alors en Pologne, brûlent Cracovie, défont les Allemands près de Wahlstadt (bataille de Liegnitz, 1241), font en Hongrie une de leurs plus belles campagnes, puis s’en vont, en laissant ou non des gouverneurs ou des agents.

En ce milieu du XIIIe siècle, les chevaux des Mongols boivent l’eau du Pacifique, de l’océan Indien, de la Méditerranée et de l’Adriatique. On peut espérer, ou craindre, qu’ils aillent encore plus loin, que le rêve devienne réalité, que tout l’ancien monde soit réuni sous leur autorité. Ils ont pourtant atteint à peu près leurs limites. L’empire est trop grand. Ses chefs, trop éloignés les uns des autres, pensent plus aux intérêts locaux qu’à l’intérêt général. Ils ne s’entendent même plus entre eux. Trop d’étrangers sont à leur service ; trop d’entre eux sont retournés achever leur vie dans leur yourte natale ; parmi ceux qui restent, les antiques vertus se meurent. Quand, en 1260, Khubilaï transfère la capitale de Mongolie (Karakorum) en Chine à Khan Baliq, « la ville du Khan », Pékin, l’empire n’a plus qu’une unité fictive. Chacun des grands apanages (ulus) est de fait indépendant et souvent en conflit avec les autres : celui d’Extrême-Orient qui prend place dans l’histoire chinoise sous le nom dynastique de Yuan ; celui d’Asie centrale, dit de Djaghataï, dont les ultimes héritiers régneront jusqu’en 1920 ; celui des Ilkhans d’Iran, celui de Kiptchak, ou Horde d’or, qui asservit la Russie pendant deux siècles et demi.

L’art de la conquête

Deux questions principales se posent à l’historien : comment de telles conquêtes furent-elles possibles ? Comment une telle domination a-t-elle pu durer plus ou moins longtemps ? Trop de facteurs entrent en jeu pour que les réponses soient complètes, mais on peut essayer de mettre en évidence les principaux.

Les victoires sont dues au génie de Gengis Khan et de ses premiers successeurs ; à la robustesse physique et morale des Mongols ; à leur engagement total ; à la supériorité de leur armée, qui n’est pas une horde anarchique, mais une force disciplinée, structurée en unités de dix, cent, mille et dix mille hommes, sans doute sur le modèle des Perses achéménides, aux effectifs considérables pour l’époque – cent à deux cent mille Mongols peut-être, non compris les fédérés – possédant les meilleurs chevaux du monde, les meilleurs arcs ; à l’efficacité de l’intendance, de l’espionnage, de la propagande ; à l’emploi de la terreur – anéantissement de ceux qui résistent, destruction totale des villes où parfois sont tués jusqu’aux chiens et aux chats – et à la clémence envers ceux qui capitulent.

Il n’est pas moins certain que la durée de la domination mongole découle d’abord de ces vertus qui ont assuré la victoire et survivent dans la paix ; de la qualité et du dévouement des collaborateurs que les Mongols ont su recruter, Ouïghours et Khitan, mais aussi Chinois ou Iraniens ; de la solidité de leur administration ; de leur honnêteté, de leur désintéressement, de leur incorruptibilité, de leur justice, implacable mais égale pour tous ; de la paix qu’ils ont établie en mettant fin aux rivalités tribales ou provinciales, aux guerres féodales, au banditisme, en détruisant les sectes – ainsi les invincibles Assassins ismaéliens d’Iran – ce qui a permis un développement sans précédent du commerce et des relations internationales, encouragés et rendus plus aisés par la suppression des frontières et l’aménagement des axes de communication ; de leur totale tolérance religieuse dans un univers qui ne connaissait que trop les persécutions et les conflits confessionnels, mais aussi de la reconnaissance de chaque croyance, du grand respect qu’ils avaient pour les choses religieuses, les prêtres ou les agents du culte ; enfin, et ce n’est qu’une conséquence de tout le reste, de la rapide reconstruction de ce qui avait été détruit, d’un remarquable essor culturel et scientifique.

Il ne s’agit pas de passer sous silence les horreurs, les destructions, les massacres qui ont accompagné la marche triomphante des conquérants. Mais le fait est là, on les oublia, on n’en voulut voir que les fruits. Il suffit pour s’en persuader de comparer les réactions des Européens au temps de la ruée – « [ce sont] les fils de l’enfer […], des êtres inhumains qui ressemblent aux bêtes […], terribles à regarder et indescriptibles » – à celles qu’ils auront cinquante ans plus tard quand un Marco Polo dira de Gengis Khan : « Il mourut, ce qui fut grand dommage, car il était prud’homme et sage », quand un Joinville écrira : « Il tint le peuple en paix. »

Un rôle éminent au regard de l’histoire

Un des effets les plus évidents de l’Empire mongol fut le brassage des populations et l’établissement de relations entre des peuples que tout séparait. Il y eut d’abord les déportations forcées ou volontaires, celles de ces Allemands installés en Asie centrale sur le Talas, de ces Iraniens qui le furent au Yunnan, où ils importèrent l’islam qui y vit encore, de ces Alains du Caucase qui entrèrent dans la garde impériale à Pékin, d’une Pâquette de Metz et d’un Guillaume Buchier que Guillaume de Rubrouck rencontra à Karakorum… Il y eut les voyageurs, des missionnaires d’abord, souvent ambassadeurs : Simon de Saint-Quentin en 1253, Plan Carpin qui alla le premier en Mongolie en 1245-1247, Rubrouck ou Héthum, roi d’Arménie, qui le suivirent dix ans plus tard ; et, en retour, ces Asiatiques qui se rendirent en mission en Occident et dont le plus connu est un Turc né au nord de Pékin, Rabban Cauma, qui vint à Rome et à Paris où saint Louis lui fit, notamment, visiter la Sainte Chapelle (1287-1288). Il y eut ensuite les commerçants, incroyablement nombreux sans doute, bien qu’un seul, Marco Polo, nous soit bien connu (1270-1295), et les aventuriers, voyageurs curieux comme le Marocain Ibn Battuta (1326-1345), ou en quête d’emplois, de profits ou d’émotions comme ce Buscarello ou cet Isol le Pisan qui furent au service des Khans. Puis il y eut à nouveau des missionnaires, chargés d’organiser les chrétientés d’Orient : Jean de Monte Corvino, archevêque de Pékin en 1285, André de Pérouse, Odoric de Pordenone, Jean de Marignoli, et tant d’autres.

Presque tous ceux que nous connaissons ont écrit des lettres ou récits de voyages qui apportèrent à l’Europe une masse de renseignements, vrais ou erronés, des « merveilles » dont il était difficile de faire le tri : que penser des morceaux de papier qui remplaçaient les pièces d’or ou d’argent, des pierres noires qui brûlaient, des hommes n’ayant qu’un œil sur le front ? On prit du moins conscience de l’immensité du monde, qu’il était des univers religieux qu’on ne soupçonnait pas, tel celui du bouddhisme. On fut ébloui par la richesse et la somptuosité de l’Orient, par les profits inouïs qu’on pouvait y réaliser. Quand l’Empire mongol s’écroula, quand la route qu’il avait ouverte fut fermée, les Européens qui ne pouvaient plus se rendre en Inde et en Chine n’eurent alors qu’une idée : trouver une autre voie d’accès – une des raisons essentielles des grandes découvertes maritimes d’un Colomb ou d’un Magellan.

Cela suffirait à montrer le rôle joué par l’Empire mongol dans l’histoire du monde. Ce ne fut pas le seul. Partout son action fut déterminante en cent grandes ou petites choses. En Chine, le centre de gravité se déplaça vers le nord, Pékin remplaça X’ian ou Nankin. Le Yunnan fut intégré au monde des Hans. Le Tibet, le Xinjiang, l’Indochine furent l’objet des revendications chinoises parce qu’ils avaient relevé de l’autorité des Yuan. Les religions étrangères, christianisme, manichéisme, bouddhisme, protégées par les Mongols au nom de la liberté religieuse, et aussi parce qu’ils avaient de la sympathie au moins pour deux d’entre elles, commencèrent à être persécutées et à décliner. Le tapis, art essentiellement nomade, devint art chinois ; le théâtre populaire, enfin reconnu, donna naissance au célèbre san-kiu… Au Proche-Orient, l’islam qui avait perdu sa souveraineté et souffert de la rivalité chrétienne prit une éclatante revanche et les chrétiens, parce qu’ils avaient collaboré, devinrent suspects. Les Turcs furent stoppés dans leur marche vers l’ouest et, quand celle-ci reprit, l’équilibre des forces basculait en faveur de l’Europe. Les Mamelouks, parés de l’immense prestige d’avoir été les seuls à vaincre les Mongols, purent redonner à l’Égypte un éclat presque égal à celui de l’Antiquité. En Europe, ce fut la fin de la Hongrie, en passe de devenir une grande puissance, la colonisation par les Allemands de la Silésie dépeuplée, la vassalité de la Russie qui n’en finirait pas, et cette empreinte que les Mongols ont laissée sur elle et qui s’est manifestée encore dans maints traits du régime soviétique…

On ne s’y trompa pas. L’Empire mongol avait été un des grands moments de l’histoire et on rêva longtemps de le reconstituer. Retournés dans leurs steppes, les Mongols eux-mêmes le tentèrent, en un temps (XVIe siècle) où les nomades commençaient à être hors de jeu. Ils étaient les seuls peut-être à n’avoir rien gagné à leur immense aventure, si ce n’est de constituer un peuple et d’avoir un pays. Plus que Tamerlan (1370-1405) dont les conquêtes ne furent pas constructives, ce sont ses descendants, les Timourides, qui, sous d’autres cieux, aux Indes, et avec moins d’ampleur, fondèrent un empire portant leur nom, celui des Grands Moghols. Et quand les Mandchous voulurent conquérir la Chine pour y fonder la dernière dynastie impériale, celle des Qing, ils commencèrent par chercher leur légitimité chez les Mongols (1634). Ceux-ci, en espérant une résurrection, y trouvèrent l’esclavage.a

0 réponses

Répondre

Se joindre à la discussion ?
Vous êtes libre de contribuer !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *