Les ponts d’Ispahan

Là où l’utile se fait élégance
Ils sont trois. Trois traits d’union jetés au-dessus du Zayandeh-rud, cette étrange rivière descendue des montagnes qui ceignent Ispahan et qui, après avoir traversé la ville, se perd dans les plaines arides du centre de l’Iran. Trois merveilles, témoin du premier essor de la cité pour l’un, de son apogée pour les deux autres. Trois éléments indissociables du paysage d’Ispahan, lieux de passage où tout Isfahani qui se respecte se doit de passer chaque jour, pour sentir battre le pouls de la grande ville, au milieu des jardins dont elle se pare.

Des Seldjoukides…

Le pont le plus ancien, celui de Shahrestân, remonte au XIIe siècle. C’est l’époque où la ville, connaît un premier essor urbain spectaculaire, sous la houlette ferme et dynamique de la dynastie turque des Seldjoukides (1050-1220), en particulier sous les règnes d’Alp Arslan et Malik Shâh, qui font brièvement d’Ispahan la capitale de la Perse. Ce nouveau statut fait que la ville déborde bientôt sur la rive droite de la rivière, et que la construction d’un pont s’avère vite nécessaire. Le Shahrestân est construit en pierre et en brique. Ses dix arches d’une grande élégance franchissent le cours d’eau en un léger dos d’âne. Le pont n’est pas totalement rectiligne, mais l’éperon central fait face aux flots, afin de renforcer la structure de l’ensemble.

… aux Safavides

Le pont Khadju et le pont aux Trente-Trois Arches sont tous les deux des chefs-d’œuvre de l’architecture safavide. Arrivée au pouvoir en 1598, cette dynastie bouleverse rapidement la donne en enlevant à Chiraz son titre de capitale pour le confier à Ispahan. Déjà, Shâh Ismaïl avait lancé le réaménagement de la ville, en traçant un grand jardin. Mais c’est son successeur, Shâh Abbas Ier dit « Le Grand » qui remodèle le centre d’Ispahan en transformant ce jardin en une place fameuse : le Naksh e-Jahan, le miroir du monde. L’empreinte de Shâh Abbas Ier est omniprésente à Ispahan. C’est lui qui décide de lancer sur la rivière un nouveau pont, plus à la mesure de cette nouvelle capitale dont il veut faire le reflet de son règne fastueux. Ce sera le pont aux Trente-Trois Arches, le plus long de la ville, avec ses trois cents mètres. Datant de 1603, il lance sur la rivière ses arches sur deux niveaux, reliant le centre de la ville au quartier arménien de Djolfa. Son nom véritable est Allâhverdi Khân, celui de son bâtisseur, général de Shâh Abbas. Au milieu du pont, un petit pavillon, comme suspendu au-dessus de l’eau sur un des éperons, servait de maison de thé. On imagine la cour royale venant, à la fraîche, se divertir en ce lieu, accompagnée de musiciens et de danseuses.
C’est à Shâh Abbas II qu’il appartient, autour de 1650, de faire bâtir le pont Khadju, le plus beau et le plus célèbre d’Ispahan. Un pont précédent de l’époque des Mongols Timourides, permettait déjà à la route de Chiraz, cruciale s’il en est, de franchir le Zayandeh Rud. De loin, le pont Khadju présente une silhouette fort semblable à celle du pont aux Trente-Trois Arches. Mêmes fondations et piliers en pierre, même superstructure de brique, mêmes promenades ouvertes à deux niveaux et mêmes pavillons. Mais le Khadju est plus qu’un pont : un astucieux système de marches de pierre percées de séparations en forme de canaux étroits pouvant être contrôlés par des vannes, le transforme en un barrage à même de contrôler le niveau de la rivière. Quand, avec les premières sécheresses, le débit se fait rare, on ferme les vannes pour retenir l’eau en une sorte de lac, réservoir essentiel à l’irrigation et donc à la vie dans cet environnement souvent hostile. Pendant plus de trois siècles, ce fut l’unique moyen pour les Isfahani d’irriguer leurs champs et les luxuriants jardins qui font la renommée de l’Iran. Le pont Khadju dégage une harmonie inégalée, par la ligne qui est la sienne, mais aussi par les deux pavillons élevés en son centre, les « parloirs des Princes » qui, semi-octogonaux, rompent à point nommé la monotonie engendrée par la succession des arches. Des faïences émaillées d’un bleu tendre et des arabesques aux jambages compliqués décorent les parois internes des pavillons.

Des lieux de sociabilité

Les ponts safavides sont, depuis toujours, des endroits privilégiés pour la rencontre des Isfahani. Certains les traversent d’un pas pressé pour se rendre à leur travail sur l’autre rive, puis, la journée achevée, y reviennent pour s’y promener sur un rythme bien plus tranquille, avec cette insouciance qui est la marque de fabrique des habitants d’Ispahan. On discute entre amis ou en famille, on s’assied un long moment, les jambes pendantes, pour contempler le soleil qui descend derrière l’horizon montagneux, on s’y désaltère d’un thé brûlant, on y déclame des poèmes anciens, on s’y attarde jusque tard dans la nuit. Et avant de rentrer chez soi, il est d’usage de jeter un dernier coup d’œil vers les ponts que la lumière orangée des projecteurs transforme en une fantasmagorie magique.

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