Naqsh-e Radjab

Empereurs et mages
Ishtakr

Au cœur du plateau iranien, le Fars, la Perside des Anciens fut le berceau des plus grands empires perses. Là naquit Cyrus le Grand, là Darius et Xerxès édifièrent Persépolis pour y recevoir les tributaires des Achéménides, et c’est là qu’allait surgir la nouvelle dynastie purement persane des Sassanides. Ruinée et pillée par Alexandre le Grand, Persépolis ne fut pas relevée de ses ruines par les Séleucides, héritiers d’Alexandre, ni par les Parthes arsacides hellénisés qui régnèrent sur l’Iran du IIIe siècle av. J.-C. au IIIe siècle de notre ère. Cependant, à trois parasanges (15 km) de là, la Perside érigea sa nouvelle capitale, Ishtakr. Gardienne des traditions et des formes les plus pures de la religion persane, la ville s’organisait autour d’un temple dédié à Anahita, déesse des eaux et mère de Mithra, et d’un célèbre temple du feu dont l’un des grands prêtres fut un certain Sassan. Son petit-fils Artakhchatr (Ardashir) se réclamant de la légitimité persane face à Artaban V, le dernier souverain parthe, il le renversa en 224 et fonda la nouvelle dynastie des Sassanides qui allait régner sans partage sur l’empire perse jusqu’à la conquête arabe survenue en 642. S’il ne reste rien aujourd’hui de la cité d’Ishtakr, c’est à quelques centaines de mètres de là que, sur le flanc des rochers du Kuh-i-Rahmat, le géographe allemand Carsten Niebuhr découvrit, en 1705 les parois d’un renfoncement rocheux sculptées de bas-reliefs d’un remarquable intérêt, qui témoigne de l’extraordinaire maîtrise des artistes sassanides.

Naqsh-e Radjab

Naqsh-e Radjab, « L’image de Radjab », tel est le nom que les paysans locaux donnèrent, on ne sait pourquoi, à ces décors dont ils ignoraient tout. Et, pourtant, sont célébrés là deux des plus grands souverains que l’Iran ait connus. Il n’est pas difficile pour les archéologues d’identifier, même en l’absence de toute inscription, les souverains sassanides : chacun d’eux est coiffé d’un korymbos – chignon enveloppé d’un tissu faisant partie intégrante de la couronne – différent et facilement reconnaissable. La première scène remarquable de Naqsh-e Radjab représente l’investiture d’Ardashir Ier, le fondateur de la dynastie. Au centre de cette composition symétrique, on voit la divinité majeure de la religion persane traditionnelle, Ahura Mazda, remettant à Ardashir le diadème d’investiture. On note que, chose rare dans ce type de représentation, le roi est figuré aussi grand, voire un peu plus grand que le dieu. En revanche, devant eux, figurent deux petits personnages, l’un habillé, vraisemblablement Bahram, petit-fils d’Ardashir, et l’autre nu, portant une massue, représentation du dieu Bahram, ou Verethragna, antique divinité indo-européenne parfois assimilée à Héraclès. A gauche du groupe central, on peut voir un jeune page imberbe éventant le roi et un dignitaire barbu au port solennel. Sur la droite, mais tournant le dos à la cérémonie, comme pour marquer leur absence de rôle dans le lien sacré unissant le dieu et le roi, deux personnages féminins, certainement une servante et l’épouse d’Ardashir Ier qui n’était autre que sa sœur, Dénak. Ardashir, dont la légende fit un roi courageux et vertueux, tueur de dragons, étendit son empire jusqu’à la Mésopotamie, réorganisa la société selon les anciennes traditions nationales, rejeta l’hellénisme et appela au retour vers le mazdéisme.

Shapur Ier

Fils d’Ardashir, Shapur, qui lui succéda en 241, étendit l’Empire perse de l’Indus à la Caspienne, et même, vainqueur des Romains à plusieurs reprises, jusqu’à Antioche. Deux bas-reliefs se complètent. A gauche, représentation unique dans l’art rupestre sassanide, le roi est représenté à cheval, suivi de trois personnages en perspective sur un tracé oblique, que l’on identifie comme le prince héritier Hormidz et deux de ses frères, portant chacun un diadème et les mains reposant sur le pommeau de leur épée tenue verticalement. Au second plan, d’autres personnages dont seul le buste est visible figurent des nobles et hauts dignitaires de l’empire. Détail très intéressant, le poitrail du cheval porte une inscription trilingue en parthe, moyen-persan et en grec : « Ceci est le portait du fidèle d’Ahura Mazda, le dieu Shapur, roi des rois de l’Iran et de l’Aniran, d’origine divine, fils du fidèle d’Ahura Mazda, le dieu Ardeshir, roi des rois de l’Iran, d’origine divine, le petit-fils du dieu Papak, le roi. »
Le second bas-relief est une scène d’investiture où Shapur et le dieu Ahura Mazda qui lui tend le diadème sont face à face, chacun monté sur un cheval. Peut-être un peu plus tardif, ce bas-relief frappe par son dynamisme, par le plissé des vêtements qui semblent agités par le vent. Il est vraisemblable que le sculpteur ait été influencé par la glyptique de Palmyre, qui connaissait son apogée à la même époque.

Kirdir
A la tête d’un immense empire, mais de culture plurielle, Shapur ne vit pas d’un mauvais œil la nouvelle religion prônée par Mani (216-277 ?), religion originale, mais amalgamant des aspects issus du mazdéisme, du christianisme, de la gnose et même du bouddhisme. Mani dédia même au roi son ouvrage majeur, le Shapuragan et, vers 270, le manichéisme était bien implanté dans tout l’Iran, bien que la religion soit officiellement sous le contrôle des prêtres du feu, les mages. Successeur de Shapur, Hormidz Ier resta relativement favorable à Mani, mais ne régna que quelques mois. Ensuite, Vahram Ier laissa peu à peu le pouvoir passer entre les mains de Kirdir, didascale de la religion mazdéenne officielle, qui s’était promu Mowbed – grand mage – au sommet de la hiérarchie. Sous son impulsion, le mazdéisme devint religion d’Etat, Mani arrêté et certainement exécuté, ses fidèles persécutés. A Naqsh-e Radjab, à gauche de l’investiture d’Ardashir, Kirdir est représenté de profil. Kirdir est le seul personnage de lignée non royale à figurer sur un bas-relief sassanide, et ce portrait fut certainement exécuté d’après nature. Devant lui, une longue inscription en moyen perse chante ses louanges : « J’ai fait prospérer nombre de feux et de mages dans le pays d’Iran ; et aussi, dans les pays de l’Aniran, les feux et les mages qui étaient dans le pays de l’Aniran, là où parvinrent chevaux et hommes du roi des rois […], là même, moi, sur l’ordre du roi des rois, j’organisai les mages et les feux qui étaient dans ces pays. […] Les mages qui étaient bons, je leur donnai rang et autorité dans le pays. Quant aux hommes hérétiques ou dégénérés qui, dans le corps des mages, menaient une vie inconvenante, je leur fis subir châtiment et réprimande […] Grâce à l’appui des dieux et du roi des rois, je fondai en Iranshahr nombre de feux, et je fis nombre de mariages consanguins ; nombre d’hommes qui ne professaient pas la foi la professèrent et nombre de ceux qui tenaient la doctrine des démons, grâce à mon action, abandonnèrent la doctrine des démons et adoptèrent la doctrine des dieux. »

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