Omar Khayyâm

Le « Modèle exemplaire »
Omar Khayyâm est l’un de ces noms puissamment évocateurs de la grandeur et des raffinements de l’Orient. Figure majeure de la littérature persane, il est surtout réputé en Occident pour ses rubaiyat, ou quatrains, qui font les délices des critiques depuis les traductions européennes du XIXe siècle. Outre la beauté de ces vers, le legs de Khayyâm se compose surtout des travaux philosophiques et scientifiques qui ont fait sa renommée auprès de ses contemporains. Si son nom résonne familièrement depuis des siècles, sa vie et sa personnalité demeurent assez mal connues et font l’objet de spéculations par où s’infiltre le doute : Khayyâm est-il réellement l’auteur de cette poésie qui l’a fait connaître aux Européens ?

Un récit nommé Khayyâm
Ghiyasoddin Abolfath Omar b. Khayyami est né en 1048 à Nichapour en Iran et serait mort dans la même ville en 1131, à l’âge de 83 ans. Son surnom suggère que sa famille travaillait à l’origine dans la fabrication de tentes. Il reçoit une instruction très poussée, d’abord à Nichapour, puis à Balkh. Il fait montre de dispositions étonnantes, en particulier en géométrie et en astronomie. Il se proclame lui-même disciple d’Avicenne. Cela ne signifie pas que Khayyâm fût effectivement l’élève du grand maître, mort avant sa naissance, mais un faisceau d’indices conduit à penser qu’il a reçu l’enseignement de Bahmanyār, disciple direct d’Avicenne. Il part ensuite pour Samarcande où on le retrouve dans l’entourage de Nasr Ier , maître Qarakhanide de la Transoxiane. Cela le mène plus tard au service du sultan seldjoukide Malik Shah Ier qui lui confie, en 1074, la construction et la direction d’un observatoire à Ispahan. Il semble tomber en disgrâce après la mort de son protecteur. En 1095, il entreprend un long périple qui le conduit en pèlerinage à la Mecque avant de visiter Bagdad pour, finalement, rentrer à Nichapour. Bien qu’il ne jouisse plus des faveurs du nouveau sultan, Khayyâm est alors une figure très respectée qui bénéficie du patronage de nombreux princes.

Khayyâm l’homme de sciences
Le nom d’Omar Khayyâm est familier depuis longtemps aux hommes de science. Son œuvre mathématique a profondément marqué l’histoire de la discipline. C’est vraisemblablement lors de son séjour à Samarcande que Khayyâm compose son traité d’algèbre où il formule la première théorie géométrique des équations. Il écrit également un Traité sur la division du quart de cercle et son Commentaire d’Euclide. En sus de son génie mathématique, Khayyâm est sans aucun doute le plus grand astronome de son temps. Il dirige l’équipe chargée par Malik Shah Ier de réformer le calendrier persan et obtient des résultats plus précis que ceux obtenus par le calendrier grégorien qui fut pourtant mis en œuvre cinq siècles plus tard.

Khayyâm le poète
Si Omar Khayyâm le scientifique est relativement bien identifié par les témoignages de ses contemporains et circonscrit par ses textes dont l’authenticité ne fait pas de doute, il en va différemment d’Omar Khayyâm le poète qui laisse en héritage bien des énigmes et aucune certitude. Les rubaiyat d’Omar Khayyam doivent leur popularité en Europe et aux Etats-Unis à la traduction qu’en fit le poète victorien Edward Fitzgerald en 1859. Fitzgerald est l’initiateur d’un véritable mythe entraînant le développement de clubs Omar-Khayyâm dans les cercles littéraires. Le manuscrit sur lequel il adosse sa traduction contient cent cinquante-huit quatrains, mais jusqu’à mille quatre cents rubaiyat ont pu être attribués à Khayyâm. Le doute naît du fait qu’aucun de ses contemporains ne parle de lui en tant que poète. Ses premiers quatrains ne sont cités qu’à partir du XIIIe siècle et on ne lui en connaît que quelques dizaines jusqu’au XVesiècle. Ce nombre subit une inflation suspecte pour atteindre plusieurs centaines. L’ensemble est assez hétérogène et, comme le soutenait Sadeq Hedayat, « même si un homme avait vécu pendant des centaines d’années, et avait changé de religion, de philosophie et de croyance deux fois par jour, il aurait difficilement pu faire montre d’une telle diversité d’opinion. » Les historiens ont pu dégager le noyau originel de cette poésie, soit quelques dizaines de rubaiyat, une centaine tout au plus. Qu’elle soit ou non de la main de Khayyâm, elle est l’œuvre d’un poète inspiré. L’ironie de l’histoire veut donc que Khayyâm soit principalement vu comme un poète et que la tradition poétique persane soit essentiellement connue en Occident à travers un homme dont on peut douter qu’il ait jamais écrit un seul vers.

La spiritualité de Khayyâm
L’encre des savants a beaucoup coulé sur la spiritualité de Khayyâm. Soufi pour les uns, athée pour les autres, il est, en tout cas, rarement cité comme un parangon d’orthodoxie. Des commentaires tardifs le nomment « le philosophe impie et naturaliste » et il semble établi qu’il fut entouré de suspicion quant à la sincérité de sa religion. Son statut de savant et de scientifique a pu lui causer du tort. Un de ses contemporains le met ainsi en scène dans une confrontation avec Al-Ghazâlî, « Preuve de l’islam » et garant de l’orthodoxie, lequel mentionnait « les mathématiciens » comme une secte de sceptiques. Sa poésie se trouve bien souvent à la source de ces supputations. Elle trahirait les pensées secrètes qui ont nourri la haine religieuse dont il faisait l’objet :

Je bois, et les bien-pensants de droite et de gauche clament
Que j’ai grand tort, car le vin est l’ennemi de l’islam.
L’ennemi ? Eh bien, tant mieux ! Boire le sang ennemi
Est sans conteste œuvre pie : je m’en veux gorger, par Dieu ! 

On comprend que de tels vers aient pu alimenter les méfiances et réjouir les libres-penseurs.

Le vernis de légende
La vie et l’histoire d’Omar Khayyâm sont mêlées de légendes. La plus célèbre fait de Khayyâm le condisciple de Nizam-al-Mulk, le futur vizir du sultan Malik Shah Ier, et de Hasan-y-Sabbah, le fondateur de la secte ismaélienne des Assassins. Cette fable, colportée à partir du XIVe siècle, ne résiste pas à l’analyse chronologique. Plus touchante est l’histoire relatée par l’un des disciples de Khayyâm. Au cours d’une de leurs discussions, le maître aurait prédit que le vent du nord recouvrirait sa tombe de roses. Quelques années après, l’ancien disciple se rendit sur la tombe du savant à Nichapour. Celle-ci se situait juste à l’extérieur d’un jardin que le vent dépouillait de ses fleurs pour les déposer sur le tombeau d’Omar Khayyâm.

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